La pierre bleue de Soignies dite "petit granit"
Par Eric Groessens

Page1 - Page 2
- Page 3 - Page 4

La Province du Hainaut est incontestablement, tant du point de vue de la quantité que de la diversité, la première province marbrière belge. Que l'on songe aux prestigieux marbres extraits dans le passé tels que les Noirs de Basècles ou les Rouges de Rance, de Leugnies ou de Barbençon ; aux noirs veinés de blanc tels les Bleus belges ou les grands et petits Antiques ; à la belle mosaïque qu'offre la Sainte-Anne de la Buissière et d'ailleurs ou au merveilleux patchwork sur fond rouge de la Brèche de Landelies ou de Fontaine- l'Evêque... (Marbre Herculanum).

Cette liste est loin d'être limitative ; il convient d'ailleurs d'y ajouter d'autres matériaux naturels de construction utilisés pour leurs valeurs décoratives et leurs qualités techniques tels que: les pierres de Bray, Grandglise, Boussu... les grès des Ecaussinnes et les ardoises de l'Escaillère sans oublier les craies, silex, argiles, sables et bien d'autres matériaux dont le sous-sol hennuyer n'est pas avare.


De beaux musées sont là pour témoigner de ce passé prestigieux: le musée national du marbre à Rance, les musées de la pierre à Basècles et Antoing, l'ensemble muséologique remarquable de Maffle que les archéologues de l'industrie viennent visiter de bien loin ; sans omettre de nombreux sites désaffectés tels que les anciens bâtiments de la société Gauthier-Wincqz qui méritent un avenir en relation avec leur passé.

Cette liste "passéiste" ne doit cependant pas nous faire oublier le présent car l'industrie de la pierre et du marbre est bien vivante dans la province: le silex est toujours exploité près de Mons, la belle pierre de Tournai, dont certains bancs sont susceptibles de livrer après polissage un beau marbre noir, est toujours exploitée dans les carrières Lemay à Vaulx et enfin la pierre bleue de Soignies n'est-elle pas le matériau noble le plus exploité du sous-sol belge?

Historique
De nombreux vestiges archéologiques témoignent de l'ancienneté de l'exploitation de la pierre en Hainaut. Les Romains non seulement importaient des matériaux de leurs lointaines provinces, mais, dès les premiers siècles de notre ère, ils extrayaient et polissaient sur place les marbres noirs de Tournai, de Basècles et les marbres rouges de provenances diverses. Le commerce de la pierre hennuyère se faisait et se fera encore longtemps grâce à l'Escaut et ce sera tout naturellement Tournai qui, après la parenthèse du bas Moyen Age, relancera l'industrie de la pierre.

Dès le XIIe siècle, Tournai produit et exporte de magnifiques œuvres d'art dans toute l'Europe. Les fonts baptismaux romans et les dalles funéraires tournaisiennes sont les joyaux de nombreux édifices religieux en France, en Grande-Bretagne et même en Scandinavie. Ce commerce se faisait d'ailleurs à double sens, comme en témoignent les sarcophages dont celui d'Alix de Namur, épouse de Baudouin de Hainaut (Xlle siècle) conservé à Sainte-Waudru de Mons et provenant de la presqu'île anglaise de Purbeck.

A cette époque, peu ou pas de carrières étaient en activité à Soignies. R. Coppens qui a épluché les comptes de massarderie de la ville au XIVe siècle nous signale que deux types de pierres sont utilisées à Soignies à cette époque: d'une part, la pierre commune extraite sur place et utilisée pour le pavement des chaussées, les fondations d'un pont ou la construction d'une base. Il a relevé avec certitude l'existence de trois carrières: l'une seigneuriale à Long-Pont et les deux autres à la petite et la grande Glande.

Les pierres extraites de ces carrières ne semblent pas être de la pierre calcaire mais des grès landéniens comparables à la pierre de Bray ou des grès micacés semblables aux grès des Ecaussinnes. D'autre part, les calcaires à peine dégrossis que l'on retrouve dans les constructions anciennes proviennent de formations géologiques légèrement plus anciennes que le petit granit. Ces formations présentent la particularité d'être plus délitées et donc plus facilement extractables.

La belle pierre de taille venait à cette époque de l'extérieur, en particulier d'Ecaussinnes et de Feluy. Il faut savoir que le bassin carrier qui nous intéresse s'étend d'Ath à Arquennes et même Ligny et que dans ces différentes localités, la pierre bleue est exploitée depuis de nombreux siècles. L'histoire de l'exploitation de la pierre dans ces différents centres a déjà été racontée par de nombreux auteurs.

Mais revenons à Soignies, où l'exploitation de la pierre bleue n'a démarré que plus tard et sans doute pas avant la deuxième moitié du XVIIe siècle. La date de 1668 est citée comme étant celle du premier contrat certain pour l'exploitation d'une carrière par Grégoire Wincqz, né 40 ans plus tard (!) comme l'écrit J.L. Van Belle. En réalité, Wincqz s'établit maître de carrière vers 1720 à Soignies, (ce qui n'enlève rien à l'ancienneté de la société Gauthier-Wincqz). En 1766, il y avait sept carrières et neuf fours à chaux en activité reportés sur carte par le Comte de Ferraris et dont la localisation correspond au site naturel d'exploitation des carrières Gauthier-Wincqz.

En 1812, cent soixante personnes taillent le petit granit dans les carrières de Soignies ou en calcinent les déchets dans trois fours à chaux ; à la même époque, à Ecaussinnes et à Feluy, il y avait plus de 300 personnes actives dans ce secteur. Dès 1833, on ne recense plus à Soignies que quatre carrières pour pierre de taille et fabrication de la chaux. En 184 1, cinq entreprises sont actives à Soignies et emploient 500 ouvriers, alors que pendant ce temps 1 200 ouvriers travaillent dans les huit carrières écaussinnoises. Le nombre d'ouvriers employés dans les carrières hennuyères va doubler entre 1853 et 1910 et atteindra le chiffre impressionnant de seize mille ouvriers au tournant de ce siècle.

Le problème du démarrage tardif de l'industrie extractive à Soignies n'est pas résolu pour l'instant. Il pourrait s'agir, comme le suggère G. Bavay, d'un problème d'exhaure, mais cela devrait être identique dans les autres vallées ; il pourrait aussi s'agir d'un problème de compacité de matériaux, les terrasses et délits étant plus nombreux ailleurs, et par conséquent, la roche plus facile à mettre en œuvre. De plus, Soignies n'est traversé par aucune voie navigable comme l'est Tournai, Namur, Dinant, ou Maffle (depuis 1700). Le calcaire de Meuse était donc, via la Sambre, largement utilisé dans des constructions hennuyères. Il faudra attendre la réalisation, au début du XVIIIe siècle, de la grande chaussée reliant Mons à Bruxelles et la convergence à Soignies de grandes routes vers cet axe pour voir l'industrie de la pierre prendre réellement son envol.

Un autre événement marquant, comme l'a d'ailleurs déjà souligné G. Bavay, est l'arrivée du chemin de fer (1841) qui permit à Soignies de prendre une longueur d'avance sur les villes concurrentes. Un débouché important va donc s'ouvrir pour les pierres nombreuses et volumineuses. P.J. Wincqz va jusqu'à exposer à l'Exposition Universelle de Paris en 1855 une tranche ouvrée de 8 m de long, 2,53 m de large et épaisse de 18 cm. Cette pierre emblématique d'un poids de 10 000 kg est toujours visible sur la façade des anciens bâtiments des carrières Gauthier-Wincqz. Les carrières vont se raccorder au chemin de fer et le rail va entrer jusque dans les exploitations.

Par ailleurs, l'introduction de la machine à vapeur va résoudre les problèmes d'exhaure et faciliter l'extraction, le sciage et le levage des matériaux. Dans le dernier quart du siècle passé, l'usage de l'électricité et des moteurs à explosion va se généraliser. D'autres progrès technologiques vont suivre: le fil hélicoïdal, inventé par un ingénieur belge nommé Paulin Gray, les marteaux pneumatiques et les différents moyens de transport.

Dans les années 50, le sciage par lame diamantée remplace la lame d'acier et le sable pour la découpe des blocs. Un bloc scié précédemment en une semaine, le sera en 5 ou 6 heures à partir de ce moment. Plus récemment, le fil diamanté est introduit dans la carrière. Ce dernier est capable de scier en carrière des tranches de pierres sonégiennes au rythme de 4,5 à 5 ml / l'heure.

Page suivante