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3. Paysage sonégien et moulins à eau.
Nous examinerons dans un premier temps les moulins à eau (puisque leur apparition est, globalement, plus ancienne) puis l'ensemble des moulins à vent.

Quelques remarques préalables s'imposent à propos du rapport entre le moulin à eau et son environnement. Le moulin est une machine (un ensemble de mécaniques) reliée à une source d'énergie. L'eau est source d'énergie dans la mesure où elle est amenée à passer d'un point élevé à un point situé en contrebas.  Ce passage peut se faire sous la forme d'un courant dans un conduit (le lit d'une rivière, par exemple) présentant une certaine dénivellation.  Il peut aussi se faire par le biais d'une chute. La chute d'eau n'est pas une réalité naturelle dans notre région.  A peine peut-on observer en des endroits précis et limités des tronçons où les rivières s'écoulent rapidement au milieu des cailloux. De sa source (à Naast) au moulin d'Horruettes, la Senne parcourt une douzaine de kilomètres et ne connaît qu'une dénivellation d'une soixantaine de mètres, soit une pente moyenne de 0,5 centimètre au mètre (ou 0,5 %).

Une autre variable entre évidemment en ligne de compte qui est celle de l'importance du débit de la rivière, ce débit pouvant en accélérer la vitesse et ayant évidemment comme effet potentiel de mettre en mouvement des équipements plus lourds.

Sur base de ces deux constatations, il serait possible de mesurer la valeur énergétique de telle rivière aux différents points de son passage. Une rivière n'actionnera valablement un moulin qu'à partir du moment où elle aura acquis une certaine importance moyenne, ce qui ne se vérifiera qu'à une certaine distance de la source la plus lointaine.

Si l'on considère de ce point de vue la région de Soignies, on peut estimer à cinq kilomètres au moins cette distance (mesure qui se vérifie à plusieurs endroits et notamment à l'ancien tordoir de la Gage sur le ri Caffenière, à hauteur de l'actuel chemin Tiriâ; à l'usine - récente - des Trois Planches, sur la Senne, le long du chemin des Trois Planches; au moulin du Moulinet - c'est dire son peu d'importance... d'ailleurs confirmée par le diamètre et la largeur de la rue qui s'y trouve - sur la Gage, à l'entrée d'Horrues. L'importance de la rivière (en termes de débit) tient aussi au bassin drainé par elle à tel ou tel endroit bien précis de son cours (de même d'ailleurs qu'à la qualité et à l'efficacité de ce drainage, de même aussi qu'à la nature des sols parcourus).

On le voit, il est quasiment impossible (du fait du nombre et de la nature des variables) de mesurer précisément le potentiel énergétique d'une rivière à tel ou tel point de son cours. Il vaut mieux dès lors s'appuyer sur la situation des moulins effectivement attestés du point de vue historique pour fixer le point minimum à partir duquel une rivière devient utilisable.

C'est ainsi qu'il nous apparaît qu'un cours minimum de cinq kilomètres, équivalant à un bassin d'une superficie de 10 à 15 kilomètres carrés minimum et à une dénivellation totale de l'ordre d'une trentaine de mètres, semble la condition "sine qua non" pour l'établissement d'un moulin dans les conditions historiques attestées du 12e au 19e siècle.  Cette donnée, valable pour le bassin supérieur de la Senne, demanderait évidemment d'être confrontée à des données du même type recueillies dans des régions présentant des conditions oro-hydrographiques différentes.

A partir du moment où un moulin a pu être établi, vers l'amont, en un point de la vallée, il devient à priori évident que tous les points situés en aval sont théoriquement susceptibles de se prêter à l'installation d'un moulin d'une puissance au moins égale.  Cela explique la succession rapide des moulins le long de rivières telles que la Sennette (à partir de Marche-lez-Ecaussinnes) ou que la Senne (à partir de 1'l'Usine des Trois Planches").

Cela explique aussi que l'on ait pu modifier, dans un créneau plus ou moins largement ouvert, la position de tel ou tel moulin sur un cours d'eau. cependant, ces changements de site paraissent constituer un phénomène assez rare... ce qui conduirait à penser que des facteurs interviennent qui imposent de manière plus impérative la localisation du moulin à tel ou tel endroit précis.

Si l'on s'en tient à l'énergie naturellement donnée par la rivière (et, éventuellement, vaguement canalisée), le bilan énergétique reste faible. Et l'installation technique pose des problèmes que l'on devinera aisément : comment faire tourner une roue dont la base est simplement plongée dans le cours d'eau ? Ne risque-t-on pas des difficultés en cas de "maigre" ou, pire, en cas d'inondation ou de brusque montée des eaux ? Peut-on vraiment imaginer un moulin tournant par la seule force et le seul débit de la Senne telle qu'on peut la voir par exemple dans sa traversée du parc Paternoster ? C'est là qu'il faut introduire l'analyse des procédés permettant l'aménagement d'une dénivellation plus nettement marquée dans le cours d'eau et, de ce fait, la création d'une chute de plus ou moins grande hauteur. Nous n'examinerons plus ici le détail des divers procédés qu'il est possible de mettre en oeuvre pour atteindre ce résultat.

Deux procédés sont couramment utilisés : la dérivation (de tout ou partie du cours d'eau) et la retenue établie sur le cours principal de la rivière (avec élargissement ou non du lit naturel de cette rivière). Parmi les exemples de dérivation connus dans les environs de Soignies, on peut citer le cas du moulin Brûlé (Ecaussinnes d'Enghien), celui du moulin de Combreuil (dans la même localité) et celui du moulin de Mâlon-Fontaine (toujours à Ecaussinnes d'Enghien).  Dans ce dernier cas, la dérivation permet de disposer d'une chute présentant une dénivellation de l'ordre de près de quatre mètres.

L'importance de la dénivellation n'est évidemment pas sans conséquence.  Plus cette dénivellation est grande, plus le diamètre de la roue qui sera actionnée grâce à l'eau amenée par la dérivation pourra être important et, dès lors, plus la puissance disponible pourra être grande (même lorsque le débit reste relativement minime - comme c'est spécialement le cas du moulin de Mâlon-Fontaine, alimenté par le médiocre ri de Mignault).  Un ruisseau de peu de débit est susceptible d'actionner un moulin relativement puissant lorsque la chute d'eau est importante

Le seul moulin à dérivation attesté par les documents anciens et d'ailleurs encore visible dans l'entité de Soignies est le moulin Carlon (Thieusies, sur l'Obrecheuil). Il se trouve en aval du moulin des Roquettes, presque à la limite du territoire de l'ancienne commune de Saint-Denis. L'aménagement d'un moulin du type du moulin Carlon exigeait, en amont, la création d'un bief d'amenée d'eau et, en aval, d'un autre bief pour le retour de l'eau vers le cours normal et le lit primitif de la rivière. Il réclamait aussi l'établissement d'un système réglable de prise d'eau pour l'alimentation régulière et sûre du bief.  Pour ce faire, on établissait un barrage avec trop-plein assurant en permanence un niveau constant dans le bief et prélevant dans la rivière la juste quantité d'eau nécessaire (ni plus, ni moins) pour le fonctionnement du moulin.

Ainsi apparaît, dans le fond de la vallée de l'Obrecheuil, un double cours pour la rivière : "vraie rivière" d'une part, barrée d'une vanne inondant le bief; "fausse rivière" (ou bief) de l'autre, à pente nulle (ou presque nulle) s'éloignant progressivement du cours primitif, entaillant, au besoin, le versant de la vallée et aboutissant au moulin.

Soignies possède (et possédait) donc plutôt des moulins alimentés par un système de retenue, celle-ci étant établie sui le cours principal de la rivière. Le moulin à retenue d'eau se caractérise évidemment par des aménagements spécifiques du cours de la rivière ainsi que du fond de la vallée.  Du fait même, il se caractérise par des critères différents quant au choix du site et à l'implantation des divers équipements. C'est là la dimension "matérielle", celle qui se marque le plus clairement lorsqu'on se penche sur le problème des moulins à retenue.  Souvent, cette dimension se manifeste de manière spectaculaire : apparition d'un "étang" ou "vivier"; création d'une digue ou d'un barrage (fossoyé et, dans certains cas, plus ou moins complètement maçonné) voire d'un pont-barrage (ou "batte") ou de divers dispositifs plus ou moins complexes liés à la fortification d'un château ou d'une ville mais cette dimension matérielle n'est, tout compte fait, que que secondaire du point de vue de la typologie.  En effet, ele n'introduit pas, à proprement parler, une distinction fondamentale entre les moulins à dérivation et les moulins à retenue.

La retenue pourrait n'être qu'un moyen (parmi d'autres) pour obtenir une dénivellation et se donner la possibilité, dès lors, de profiter d'une chute plus ou moins importante et, partant, d'une énergie utilisable par la machinerie du moulin. Si l'on observe les choses de plus près et spécialement du point de vue des principes techniques et économiques concrétisés par les installations de ce type, on remarque que la retenue (et le barrage tout spécialement) apporte un atout supplémentaire ... en l'occurrence l'accumulation d'une quantité plus ou importante d'eau (ou réserve) en amont des installations du moulin.  Cette accumulation s'avère surtout nécessaire lorsque l'alimentation en eau du moulin ne se trouve pas assurée d'office par un débit suffisamment important de la rivière.

Dans le cas des rivières au débit faible, le meunier se trouve en effet confronté à un problème d'alimentation en énergie de ses installations.  Il ne peut alors moudre ou utiliser ses machines que lorsque le débit du ruisseau se grossit du fait d'une intempérie ou de périodes de précipitations continues. De là, le nom de certains moulins de petite envergure qui ne fonctionnaient qu'en cas de pluie : "Hout si plout" ou "shoute si plout" ("écoute s'il pleut", auquel cas seulement on pouvait mettre le moulin en activité).

De ce point de vue, le moulin à retenue se distingue fondamentalement du moulin à dérivation dans la mesure où il dénote une utilisation économique et différée de la rivière.  Le meunier ne prend pas l'eau comme elle vient mais l'accumule (parfois patiemment) pour l'utiliser à bon escient quand le besoin s'en fait sentir.  Ce comportement explique pourquoi certains viviers de moulins étaient appelés "grange d'eau".