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M0ULINS ET PAYSAGE
Gestion du vent et des cours d'eau dans l'entité de Soignies du 12e siècle à aujourd'hui - par G. Bavay
1. Le problème du choix des sites.
Moulins à eau et moulins à vent sont en étroite relation avec le milieu. Ils tirent de leur implantation à tel endroit plutôt qu'à tel autre un "taux de sécurité" (face notamment aux accidents climatiques, tels que tempêtes ou inondations) et un "taux de rendement" (rapport investissement/performance) plus ou moins satisfaisant.
Certes, les sites favorables semblent, à priori, assez nombreux (c'est spécialement vrai dans le cas des moulins à vent qu'il est possible de disposer "partout où le vent souffle" avec une certaine régularité et une certaine puissance). Cependant, le choix du site semble rarement aléatoire. C'est spécialement vrai pour les moulins à eau, structurellement plus puissants et plus coûteux Mais l'observation se confirme également dans le domaine des moulins à vent.
Le fil conducteur des moulins a eau est évidemment le réseau hydrographique. C'est en se basant sur la structure de ce réseau qu'il importe d'aborder la problématique des moulins de cette catégorie. Par contre, pour ce qui concerne les moulins à vent, c'est davantage les sites de versant ou d'interfluve, voire de colline qu'il faut interroger. Cours d'eau et versants font partie du même paysage.
2. caractères originaux du paysage de l'entité de Soignies.
Nous analyserons ici, dans le cadre précis d'une entité (issue des fusions de communes au 1er janvier 1977), le rapport entre le paysage et l'ensemble des moulins connus (conservés ou disparus).
La première observation qui s'impose est celle de la non-concordance entre l'entité administrative communale et les grandes données du paysage. L'entité de Soignies, essentiellement "nichée" dans le bassin supérieur de la Senne déborde en effet sur le bassin de l'Obrecheuil (affluent de droite de la Haine). On distingue ainsi deux bassins hydrographiques majeurs (à l'échelle de l'entité) : le bassin de la Haute-Senne et le bassin supérieur de l'Obrecheuil. De même, l'entité est coupée en deux zones par un interfluve important séparant ces deux bassins. Cet interfluve court du bois de la Haie-le-Comte (séparant, à l'ouest, Neufvilles de Casteau) au secteur de l'ancien bois de Naast (qui séparait, à l'est, Naast de Thieusies). Toutefois, on remarquera que l'ensemble constitué au lendemain des fusions de communes présente une certaine homogénéité du point de vue hydrographique. Cette homogénéité n'est pas le seul fait du hasard mais s'explique aussi comme le produit du développement des implantations humainestelles qu'elles se manifestent dans notre région à partir du moyen âge.
L'adéquation entre entité administrative (actuelle) et structure oro-hydrographique se manifeste de diverses manières : si l'on considère, du point de vue des bassins hydrographiques, l'ensemble formé par les anciens territoires communaux de Naast, Soignies, Neufvilles, Chaussée-Notre-Dame-Louvignies et Horrues, on constate que l'on se trouve là en présence d'une sorte de région naturelle susceptible de se définir comme la partie tout à fait supérieure du bassin de la Senne.
Les limites administratives de ce secteur coïncident presque exactement sur de nombreux points avec les lignes d'interfluve. Les limites de Naast correspondent au voisinage de la vallée de la Senne avec les vallées de la Sennette (à l'est) et de l'Obrecheuil (au sud). Les limites de Neufvilles correspondent au voisinage de la vallée de la Gageole (affluent de gauche de la Senne) avec la vallée de la Dendre (vers le sud et l'ouest). il en va de même pour les limites occidentales de Chaussée-Notre-Dame et Louvignies. Les limites occidentales du territoire d'Horrues coïncident dans les grandes lignes avec le bassin de la Dendre tandis que les limites orientales anciennes du même village (qui sont aussi les limites actuelles de l'entité dans ce secteur) correspondent de manière presque géométrique avec la bordure du bassin de la Brainette (où l'on trouve successivement Braine-le-Comte, Petit-Roeulx-lez-Braine et Steenkerque).
Soignies ne touche aux limites de la nouvelle entité que dans un créneau assez étroit vers Braine-le-Comte. Dans ce créneau, l'ancienne limite administrative ne correspond justement pas avec la limite des bassins hydrographique. C'est en effet dans ce secteur que deux affluents relativement importants de la Senne vont actuellement chercher leur source sur le territoire de la commune de Braine-le-Comte voire sur celui de la commune d'Ecaussinnes-d'Enghien : il s'agit du ri Caffenière (également appelé Bouret ou ruisseau des Prés Canones ou ruisseau de Profondrieu) d'une part, du ruisseau de la Platinerie (ou ruisseau du Piéron) d'autre part.
Cette "irrégularité" dans l'adéquation entre "vallées" et "territoires communaux" trouve des éléments d'explication. Jusqu'à la fin de l'ancien régime, on trouvait entre Soignies et Braine-le-Comte plusieurs seigneuries possédant une certaine autonomie (et notamment un maïeur et des échevins). C'était notamment le cas de la seigneurie de Bourbecq (à proximité de l'actuel faubourg de Mons, à Braine-le-Comte, actuelle ferme Vincart), de la seigneurie de Salmonsart (bois, ferme et château, comme on les voit encore à l'heure actuelle) et de la seigneurie des Mottes (le long du ruisseau Caffenière).
A la fin de l'ancien régime, le territoire de ces seigneuries a été incorporé dans les nouveaux territoires communaux. Comme la seigneurie des Mottes (côté sonégien du bois de Salmonsart) se trouvait dans les mêmes mains que le château de Salmonsart (côté brainois du bois de Salmonsart), l'ensemble de ce territoire a été incorporé dans le territoire communal de Braine-le-Comte, ce qui a d'ailleurs contribué à faire de ce dernier le territoire communal le plus étendu de toute la province, voire du pays.
La carte de Ferraris montre que cette limite était déjà préfigurée avant la suppression des seigneuries : la limite entre la châtellenie de Braine-le-Comte et la prévôté de Mons passe à l'emplacement même de l'actuelle limite intercommunale. Cependant, on remarquera que les numéros paroissiaux attribués aux fermes établies le long du ri Caffenière sont accompagnées du numéro paroissial de Soignies et non de celui de Braine-le-Comte. Cette irrégularité trahit sans doute une évolution ancienne. Elle marque en tout cas que le vallon du ri Caffenière n'a pas toujours été complètement étranger à la vie sonégienne.
Cette symétrie entre les entités administratives et les compartiments oro-hydrographiques se retrouve également dans le cas de Thieusies et Casteau. Ces deux localités occupent des tronçons assez homogènes de la vallée de l'Obrecheuil, sans toutefois englober ni les sources (territoire de Gottignies), ni la basse vallée (ancien territoire de Saint-Denis) ni le confluent avec la Haine (territoire d'Obourg).
On peut se poser, de façon générale, la question des origines de ce phénomène de symétrie. Comment se fait-il que la fusion des communes effectuée au 1er janvier 1977 aboutit à constituer des ensembles administratifs curieusement "calqués" sur des réalités oro-hydrographiques ? C'est évidemment dans le domaine de la genèse des territoires communaux qu'il faut aller chercher les raisons de cette coïncidence.
Nous ne pouvons évoquer ici que de manière sommaire les observations que l'on peut faire dans ce domaine. Les sites paroissiaux (tels qu'ils apparaissent à travers les documents à partir du 11e ou du 12e siècle, mais dont l'origine peut être plus ancienne) sont implantés (sauf exception) au creux des vallées ou, tout au moins, sur un promontoire proche des principaux cours d'eau. Dans l'entité de Soignies, c'est le cas pour Casteau, Horrues et Soignies (sites de promontoire, sur des affleurements rocheux) d'une part et pour Neufvilles, Naast, et Chaussée-Notre-Dame (sites de bordure de rivière, celle-ci étant plus ou moins marquée dans le paysage) d'autre part. Quant aux sites de Louvignies et de Thieusies, ils se situent également dans des vallons mais à proximité immédiate des sources, et, de ce fait, à quelque distance du cours d'eau le plus important passant sur le territoire communal.
Du fait de cette localisation des sites paroissiaux, les territoires des communautés rurales se définissent en termes de versants. Dès lors, c'est sur les interfluves que les limites ont naturellement tendance à se situer. La fusion des communes, en associant des villages déjà historiquement et traditionnellement reliés les uns aux autres, a consacré des solidarités de vallées (comme entre Soignies et Naast d'une part ou Soignies, Horrues, Neufvilles et Chaussée-Notre-Dame de l'autre). La fusion a ainsi consacré la naissance d'ensembles territoriaux correspondant non plus à des tronçons de vallées mais à des segments plus vastes englobant tant la zone des sources que celle des premiers affluents.
Les moulins vont s'inscrire dans ce cadre. Moulins à eau le long des rivières (en fonction de l'importance du débit et des sites les plus favorables à l'établissement des installations meunières) et moulins à vent en des lieux bien exposés et donc situés, pour le moins, à l'écart de l'agglomération urbaine ou des agglomérations rurales. Un paysage se dessine de cette manière. Il se construit évidemment à partir des données locales de l'hydrographie et du relief. Les crêtes de l'entité de Soignies ne dépassent guère 140 mètres d'altitude (dans le secteur des sources de la Senne, sur la ligne de partage d'eau entre Senne et Haine, par Obrecheuil interposé).
L'agglomération sonégienne se trouve posée à une altitude oscillant autour de 90 mètres. Les vallons les plus prononcés (la Senne au moulin d'Horruettes ou l'Obrecheuil au moulin Carlon) ne se creusent pas au-delà de 70 ou 60 mètres d'altitude. C'est dire que nous nous trouvons dans une région où le vallonnement reste relativement modéré. Les dénivellations sont relativement peu importantes. Les talus (généralement peu relevés) sont assez rares et peuvent s'accrocher soit à des affleurements rocheux, soit à des méandres de la rivière. On peut certes identifier quelques brutales ruptures de pente (le long de l'Obrecheuil, en aval de la Saisinne) ou le long de la Senne (entre le moulin Delrouge et le moulin d'Horruettes). Toutefois, l'allure générale du relief est plutôt faite de molles ondulations (spécialement au sud de la Saisinne et au nord de Biamont).
Les traits dominants du paysage habité semblent se maintenir quasiment inchangés entre le 13e siècle et la fin du 19e siècle (pour le moins). Ce paysage se présente de la manière suivante : nous sommes dans une zone de têtes de vallées, à proximité d'un grand nombre de sources. L'espace se divise en une multitude de petits bassins parcourus par des "faurieux" (cours d'eau sporadiques et "avivés" par le creusement et l'entretien de fossés rectilignes, organisés en réseau), par de minuscules ruisseaux et des rivières encore modestes.
Les agglomérations rurales sont installées le long de ces cours d'eau : autour d'une église, quelques enclos ("courtils" ou "closures") encadrent autant de maisons d'artisans ou de petits agriculteurs. C'est là ce que nous appellerions villages aujourd'hui et qu'on appelle "ville" au 15e siècle (on parle en effet à ce moment de "ville d'Horrues" au de "ville de Steenkerque"). Jusqu'au 19e siècle, ces villages sont plus modestes qu'il n'y paraît à l'heure actuelle : une vingtaine de maisons pour l'agglomération principale de Neufvilles, guère plus à Horrues ou à Naast jusqu'en plein 19e siècle.
Si l'on en juge d'après Ferraris (vers 1770), ces villages sont alors encadrés de végétation (haies, saules et peupliers sans doute). Ils sont aussi en étroite liaison avec des prairies de fauche et des prés distribués dans tous les fonds humides (et donc forcément à proximité des cours d'eau et des villages). Sur les versants s'étalent des champs. Des bois (comme le bois de la Haie-le-Comte, le bois de Naast, le bois de Salmonsart, le bois du Couplet ou le bois de Silly... ) occupent bien souvent les crêtes qui séparent les territoires communaux (en même temps que les bassins) les uns des autres.
Les villages ne sont pas les seuls noyaux d'habitat. Les principaux hameaux sont connus dès le moyen âge. Certains d'entre eux paraissent aussi étoffés au début du 15e siècle qu'ils le sont aujourd'hui. On distingue encore, à la périphérie des terroirs, de grosses exploitations (généralement attestées dès le 12e ou le 13e siècle) appartenant à des seigneurs ou à des abbayes. Les moulins trouvent place dans ce paysage. Une place qui témoigne bien souvent d'une solide connaissance des données géographiques locales ou régionales.
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