2. La S.A. Carrières du Hainaut à la croisée des chemins de l'Histoire
Gérard BAVAY, Docteur en Histoire

Dans cette région, parfois, la pierre vient percer la terre meuble. Elle porte alors témoignage d'une impressionnante histoire géologique. Malgré les bouleversements intervenus dans le relief et dans le paysage (dont la mise en exploitation des carrières), il est parfaitement possible d'imaginer ce que pouvaient représenter ces affleurements de pierre avant que l'Homme ne se décide à les mettre en exploitation.

I. Le décor: une longue évolution qui conduit à un nouveau monde
Antiquité
Si l'on excepte l'exploitation des rognons de silex dans les vallées voisines de la Haine et de la Trouille, exploitation dont les origines remontent pour le moins au 5e ou au 6e millénaire avant notre ère (ce sont notamment les fameuses minières de Spiennes), les premières activités systématiques d'extraction de la pierre dans les pays de Haute-Senne et de Haute-Haine semblent pouvoir être placées autour du début de notre ère. C'est à partir de ce moment en effet que la pierre fait l'objet d'une utilisation relativement courante dans les édifices privés (spécialement du type des "villas") ou les réalisations publiques (notamment les fameuses chaussées) attribuables aux artisans de la conquête romaine.

Dans notre région, les "entrepreneurs" liés à l'occupation romaine semblent avoir identifié de manière pratiquement immédiate un large éventail d'affleurements aux qualités diverses. Peut-être s'appuyèrent-ils également sur des connaissances acquises avant eux et sur des prospections déjà effectuées au cours des derniers siècles de l'âge du fer. Ces hommes semblent en tout cas avoir été les premiers à développer une approche organisée.

Ils aboutirent très rapidement au constat suivant:  le "pagus" des Nerviens est le prolongement des plaines du nord de la Gaule. Des bas-plateaux plus ou moins ondulés, parfois coupés de l'un ou l'autre vallon plus échancré, s'étendent à perte de vue. Une épaisse couverture de terre meuble règne partout. Partout, non ! En certains points très étroitement délimités, la pierre affleure. Il faudrait dire plutôt : divers types de pierre affleurent. Ici le grès (comme à Ecaussinnes, Bray ou Grandglise ...), là le calcaire (comme à Antoing, Soignies, Ecaussinnes ou Casteau), plus loin le schiste (comme à Steenkerque et Ronquières) et peut-être le porphyre (à Quenast) et l'arkose (à Oisquercq).C'est à la base des versants des vallées que ces affleurements se repèrent. Au gré de leur progression, les méandres des rivières (Brainette, Senne, Sennette ou Obrecheuil en ce qui concerne notre canton) viennent saper le pied du versant. Ils mettent ainsi au jour un banc de rocher devenu de ce fait accessible et aisément exploitable.

A Soignies, les découvertes archéologiques, notamment lors de la fouille de la "villa" romaine de la Coulbrie et du "balneum" de l'Espesse (chaussée du Roeulx) ont ainsi permis d'établir qu'existent dès ce moment, dans un environnement proche, des exploitations de grès landénien mais également de calcaire (dans sa forme "pierre bleue", comme dans la forme de dolomie cristalline). La quantité et la qualité des blocs découverts en fouille témoignent dans le sens de véritables carrières plutôt que d'un simple ramassage de surface. A cet égard, on peut penser qu'un certain nombre de compétences méditerranéennes dans le domaine de l'exploitation et de la mise en œuvre de la pierre se sont introduites chez nous à la faveur de l'occupation romaine. Il serait toutefois téméraire de conclure à une mise en place de carrières permanentes. Tout au plus, peut-on imaginer des affleurements auxquels on recourt de manière professionnelle (y compris dans l'outillage) mais pour des besoins à caractère épisodique. Des fours à chaux sont également en fonction dès cette époque.

Moyen âge
L'exploitation de ces "premières" carrières ne durera tout au plus que deux ou trois siècles. Les incursions germaniques qui se multiplient à partir de la fin du 2e siècle provoquent la mutation de l'économie. La ville décline et les grands équipements publics se dégradent. Une économie d'élevage, pratiquée dans un contexte de retour à certaines formes de nomadisme, règne largement sur les campagnes. La construction "en dur" s'efface pour quelques siècles. Et si l'on a besoin de quelques pierres, c'est dans les fondations des anciennes bâtisses romaines que l'on ira les chercher.

La collégiale romane de Soignies témoigne d'une reprise vigoureuse de l'activité d'extraction dès le début du 11e siècle au moins. Le calcaire de la vallée de la Senne livre dès ce moment des quantités "monumentales" de moellons et de chaux. L'église romane d'Horrues témoigne pour sa part de la mise en exploitation du gisement de grès du hameau de Longpont dès la seconde moitié du 12e siècle. L'annexe romane du chœur de l'église d'Hennuyères permet d'ajouter au tableau une carrière de schiste noir dès cette même époque.

Le mouvement ne connaîtra dès lors plus de recul. Une mise en forme des moellons de grès est déjà identifiable dans le cas de la nef d'Horrues. Des blocs équarris et mis en forme au ciseau sont livrés par les carrières de pierre bleue d'Ecaussinnes dès la seconde moitié du 14e siècle. Ce qui implique la maîtrise d'un outillage aciéré et de techniques élaborées (notamment par le recours aux coins de fer et autres "spigots"). La pierre bleue devient de cette manière un produit qui peut s'exporter déjà à plusieurs dizaines de kilomètres (dans la région de Valenciennes par exemple).

La production en série de blocs stéréotypés en vue de la réalisation d'assises régulières pour le parement des principales bâtisses en dur (églises, châteaux, hôtels urbains, ponts ...) connaît un développement considérable dès le 15e siècle. Ecaussinnes, Feluy, Arquennes et Maffle connaissent dès lors une renommée qui ne se démentira plus.

Période moderne et 19e siècle
L'apparition des chaussées thérésiennes (et même préthérésiennes dès 1704) donnera un coup de fouet aux exploitations qui, dès le moyen âge, se sont multipliées dans le fond des vallées-sœurs de la Dendre, de la Senne, de la Sennette et de la Samme.

Le développement de l'industrie houillère dans le bassin minier du Centre, associé à la mise au point des machines à vapeur, donnera un nouveau coup d'accélérateur à l'économie des carrières dès les dernières décennies du 18e siècle. Malgré des contrecoups, la Révolution française affranchira quant à elle les entrepreneurs pris jusque là dans le carcan d'une économie "sous contrôle". Soignies est relié au réseau ferroviaire belge naissant dès 1841. Ecaussinnes dès 1843.

La multiplication des chantiers publics (voies ferrées, canaux, casernes ...) et industriels stimule la demande. Les progrès techniques de l'agriculture libèrent une main-d'œuvre bon marché désormais disponible pour le secteur secondaire. Des esprits entreprenants savent tirer parti de cette conjonction de phénomènes favorables et rassemblent les capitaux qui leur permettent de moderniser les anciens établissements et de les transformer en véritables phares de développement. C'est notamment le cas de Pierre-Joseph Wincqz, figure emblématique des carrières établies dans le secteur de l'actuel chemin Mademoiselle Hanicq et de la chaussée du Roeulx à Soignies.

L'âge d'or
En Haute-Senne, une nouvelle poussée secoue l'ensemble du secteur carrier à la fin de la décennie 1870. L'impulsion vient cette fois des géologues et des ingénieurs. L'exploration scientifique du sous-sol régional vient en effet de révéler que la pierre bleue ne se cantonne pas à des poches seulement accessibles dans le fond des vallées mais forme un immense affleurement potentiel qui traverse l'ensemble de la province de Hainaut. La pierre n'est pas seulement là où on la voit mais également à quelques mètres sous le pas des chevaux de labour dans toutes les étendues qui séparent les affleurements traditionnels.

Le branle-bas est général. C'est un "nouveau monde" qui semble soudain se faire jour là où l'on n'imaginait jusqu'à ce moment qu'argiles profondes et magma géologique.

La voie du grand redéploiement des carrières de pierre bleue est désormais ouverte. Il suffira, sans trop s'éloigner de la ligne qui joint les anciens affleurements de fond de vallée, de trouver les points où les couches superficielles d'argile sont les moins épaisses puis d'acquérir ces terrains et d'y opérer les terrassements propres à mettre le gisement à nu. Un investissement considérable sera évidemment nécessaire, spécialement pour assurer cette lourde phase de terrassement ainsi que la mise en place de tous les équipements industriels qui doivent permettre l'exploitation proprement dite. D'importants apports de capitaux sont nécessaires et l'on s'orientera donc vers la mise en place de sociétés anonymes soutenues notamment par des actionnaires extérieurs à la localité. Le rôle du maître de carrière évoluera en conséquence. Une dissociation s'effectue dès lors entre, d'une part, le pourvoyeur de fonds qui investit et participe au conseil d'administration annuel et, de l'autre, l'ingénieur (ou le directeur-gérant) chargé d'assurer la rentabilité de l'entreprise.

Face à cette nouvelle donne, les risques ne manquent pas et les surprises sont toujours possibles.
C'est que le gisement n'est pas uniforme. Sans raison, il peut s'interrompre ou changer d'orientation. Sa qualité peut brusquement s'altérer gravement tandis que toutes sortes de phénomènes physiques et géologiques peuvent venir perturber la bonne exploitation du gisement mis au jour. L'annonce de faillites cuisantes succède aux échos d'Eldorado.

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