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1879-1914: l'âge d'or et les nouveaux défis
Pierre-Joseph Wincqz meurt le 3 avril 1877. La marque qu'il laisse est telle qu'on décide bientôt d'une souscription en vue de lui élever une statue en haut de la Grand Place, face à la collégiale, devant la façade de l'hôtel de ville. Ebranlée, par l'explosion de l'hôtel de ville en 1956, la statue se trouve aujourd'hui à l'entrée de la rue qui porte son nom.
Peu après la mort de Pierre-Joseph Wincqz, on dénombre 1395 ouvriers employés dans l'ensemble des carrières de Soignies, soit plus du double de ce qu'on y dénombrait au moment où Pierre-Joseph s'apprêtait à reprendre les rênes de la carrière des mains de son père vieillissant (1846). La croissance a été spectaculaire. Le site de la Grande Carrière témoigne d'un projet et d'une réussite exceptionnels. Les vestiges toujours en place démontrent la qualité des aménagements conçus par Pierre-Joseph Wincqz.
Pourtant, l'âge d'or est encore à venir. 1879 représente à cet égard une année charnière. C'est à ce moment que naît le "Nouveau Monde": grâce aux découvertes de la géologie, des entrepreneurs d'un genre encore inconnu creusent le Sol en des endroits où personne jusque là n'aurait imaginé la présence du précieux matériau. Fuyant le parcellaire étriqué et la bousculade qui règne parmi les exploitations qui se pressent sur la douzaine d'hectares où les Wincqz ont construit leurs succès, des hommes nouveaux créent des sociétés nouvelles sur des territoires inviolés. Le succès n'est pas immédiat mais la concurrence du "Nouveau Monde" ébranlera bientôt les certitudes de ce que l'on désignera bientôt sous le nom de "Ancien Monde".
Le "Nouveau Monde" paie d'audace. Il remet l'investissement à l'honneur. Pour découvrir la roche et préparer l'extraction du premier mètre cube de bonne pierre, il faut que des terrassiers œuvrent pendant de longs mois. Il s'agit en même temps de construire des scieries et des ateliers, de poser des voies ferrées, d'assurer l'exhaure, d'acheter des chevaux, des outils et toutes sortes d'équipements. Seule la "Société Anonyme" peut faire face aux défis des "nouvelles carrières". Le capital devient un des principaux outils de développement industriel.
L'apparition de nouvelles carrières, au premier rang desquelles se place la SA Carrières du Hainaut, pousse les anciennes à relever le défi de la mécanisation. L'Ancien Monde ne baisse pas les bras. Il fait valoir ses traditions, les preuves de qualité et de savoir-faire données depuis des décennies: "Depuis la création d'exploitations nouvelles dans une autre partie de la commune, vers 1880, on a donné au gisement dont font partie les carrières de la Société, le nom générique de Carrières de l'Ancien Monde. C'est aux Carrières de l'Ancien Monde qu'est due la renommée de la Pierre de Soignies, qui depuis longtemps a dépassé nos frontières. Dès le siècle dernier, en effet, (soit le 18e siècle), elle était mise en œuvre en France, en Allemagne, en Hollande, dans les Indes néerlandaises et jusqu'en Amérique".
Dans l'Ancien Monde, c'est la "Société Anonyme des Carrières et de la Sucrerie P.J. Wincqz" qui conserve le rôle de leader. Elle suit ou précède les initiatives qui se font jour dans le Nouveau Monde. Elle tente l'expérience des machines à r'taille (section de la masse à l'aide de rainures produites par des machines percutantes). Elle est la première à appliquer la révolution du "fil sécateur" ou "fil hélicoïdal" (le "fil à couper la pierre"). Elle érige des portiques mobiles pour faciliter la maîtrise de champs de blocs de plus en plus vastes. C'est l'origine des ponts roulants : La manutention en chantier se fait à l'aide de deux ponts roulants, l'un de vingt mètres de portée avec treuil à vapeur, pouvant lever 25 tonnes, l'autre de type funiculaire, de 13 mètres de portée, pouvant lever 50 tonnes, et à l'aide de deux grues locomobiles à flèche, à volée variable, de 10 tonnes. Les transports s'effectuent par un matériel roulant de plus de 100 wagons.
Bientôt, les ponts roulants viendront se percher à l'aplomb des points les plus profonds de la carrière et y cueilleront des blocs de plus en plus volumineux. Le profil des carrières se trouve ainsi profondément bouleversé: au lieu de se présenter sous la forme d'un trou du fond duquel grimpe une rampe qui permet la remontée des blocs sur des wagonnets, la carrière comporte désormais un impressionnant mur de quai établi dans la partie la plus méridionale du secteur exploitable. Un pont roulant, posé sur des rails distants de plusieurs mètres, circule au sommet de ce mur. Grâce à une sorte de bec en surplomb, il peut hisser directement hors de la carrière des blocs de plusieurs dizaines de tonnes et les déposer sur des wagonnets ou au mieux des besoins.
Les scieries connaissent également de grands perfectionnements et de grands développements durant cette période.
Mais c'est dans le domaine des énergies que les progrès les plus spectaculaires et les plus inattendus se manifestent. A peine connue à la mort de Pierre-Joseph Wincqz en 1877 (Edison n'invente l'ampoule à incandescence qu'en 1879), l'électricité fait une entrée très remarquée dans l'exploitation du calcaire sonégien dès 1892.
Les carrières du Nouveau Monde sont les premières à introduire les applications industrielles de l'électricité (deux dynamos génératrices fournissant l'éclairage et l'énergie électrique aux pompes, cabestans, treuils, grues, ponts roulants ... ). Mais, dès 1894, la carrière Wincqz peut annoncer que ses installations électriques constituent la première et, jusqu'à présent, la seule application en Belgique du système de distribution de force par courants polyphasés.
Le bâtiment de la centrale électrique Wincqz existe toujours à l'heure actuelle. Il constitue l'un des plus anciens édifices de ce type conservés dans notre pays. Sa toiture vitrée, l'importante baie qui perce sa façade, son plan et son décor d'isolateurs en font une curiosité sur le plan de l'histoire des sciences et de l'industrie. De la machine à vapeur qui actionnait cette centrale on conserve une haute cheminée industrielle et le réservoir destiné à alimenter la chaudière en eau. Il ne subsiste malheureusement rien de la génératrice et de l'électromoteur.
Les carrières de Soignies sont reliées au réseau téléphonique dès 1895.
Les dernières années du 19e siècle peuvent être considérées comme le moment d'apogée des carrières de Soignies et cela tant à l'Ancien qu'au Nouveau Monde. L'année 1900 est celle du record absolu du nombre de personnes employées par le secteur carrier à Soignies: 2709, soit un nouveau doublement en vingt ans.
Les cartes postales et les prospectus destinés aux investisseurs potentiels mettent en scène un secteur industriel de pointe et tournant à plein régime, des chantiers densément peuplés, des machines modernes et des équipements d'allure titanesque. Le paysage des carrières prend son allure actuelle. Un trafic considérable transite par la gare de Soignies. Dans un large rayon, pierre bleue et architecture de qualité sont pratiquement synonymes.
Dans la foulée, les signes de prospérité se multiplient. Le quartier des carrières s'étoffe. Des rivages de "bonnes" maisons ouvrières s'implantent le long des voiries anciennes (chaussée du Roeulx, rue Grégoire Wincqz) et nouvelles (rue Pierre-Joseph Wincqz et rue Emile Vandervelde). On érige une Maison du Peuple en 1898 et une Paroisse des Carrières en 1904 (avec église, cercle, école primaire et salle de spectacle).
Les premières années du 20e siècle amorcent déjà une légère décrue. La diminution du nombre de carriers tient davantage à l'augmentation de productivité des équipements qu'à un quelconque effet de crise. Dans le même temps, les revendications ouvrières ébranlent épisodiquement l'ancien équilibre social mais sans le remettre fondamentalement en question.
C'est la première guerre mondiale qui brise l'élan séculaire des carrières de Soignies. Les commandes sont en chute libre. Les machines tournent au ralenti. L'emploi s'effondre.
A l'issue du conflit, le redémarrage est pénible. On reconstruit certes un peu partout. Mais la pierre doit céder la place à des matériaux modernes ou plus économiques. Le temps des pierres finement moulurées et ciselées est révolu. Le succès des revendications syndicales et les phénomènes liés à l'inflation s'accompagnent de la valorisation des salaires. L'impact de la charge salariale se traduit immédiatement par une simplification du produit. Une architecture plus dépouillée est en gestation. Le nombre d'ouvriers carriers est en constante diminution. Plusieurs carrières ferment leurs chantiers. De longues périodes d'inactivité traduisent l'essoufflement des marchés.
La deuxième guerre mondiale amène la répétition du même scénario. Et les mêmes difficultés au redémarrage.
Le nombre de personnes employées dans les deux dernières carrières de Soignies se limite actuellement à moins de 400 unités. C'est dire l'importance de la place prise par la machine et l'impact des bouleversements économiques intervenus.
Aujourd'hui pourtant, un nouvel optimisme se fait jour. Le matériau connaît une seconde jeunesse (tant en restauration qu'en création). L'ingénierie des carrières fait une place importante aux techniques les plus modernes (informatique, fil diamanté, laser, chargeurs lourds ...).
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