1840-1850: le tournant décisif

Mais, surtout, Grégoire et son fils Pierre-Joseph ont à cœur de rationaliser, de structurer et de moderniser leur entreprise. C'est ce que démontrent de manière particulièrement évidente les aménagements qu'ils réalisent entre 1840 et 1850, aménagements qui continuent à marquer en profondeur le site (classé) des carrières dite "de l'Ancien Monde" à Soignies. En 1840, Grégoire Wincqz a 57 ans et une très grande expérience. Pierre-Joseph en a 29 et des qualités d'entrepreneur et de gestionnaire que l'avenir fera apparaître dans une lumière de plus en plus intense.
C'est sans doute ensemble et en plein accord qu'ils abordent une décennie décisive pour l'histoire de leur entreprise et pour ce qui apparaît aujourd'hui comme les pièces majeures du patrimoine industriel de Soignies.

On parle alors beaucoup de la ligne de chemin de fer qui, reliant Bruxelles à Mons, passera bientôt par Soignies et sera ensuite prolongée vers la France. La mise en service de la gare a lieu le 31 octobre 1841. La chance est extraordinaire pour les carrières de Soignies. Les Wincqz la saisissent à pleines mains. Ils obtiennent de l'Etat la concession d'une voie ferrée industrielle (le "Concédé") qui les relie directement à la nouvelle gare. L'expédition par rail est garante de rapidité et de sûreté. Elle permet également de faire face à la livraison de pièces de plus en plus considérables. En s'étendant progressivement à toute l'Europe, le réseau ferroviaire dote la carrière d'un hinterland pratiquement illimité.

Une véritable fièvre d'aménagements et de constructions semble saisir alors les deux hommes. Comme s'ils craignaient d'être dépassés par les immenses possibilités qui s'ouvrent devant eux. C'est à cette époque en effet qu'ils achèvent le voûtement du tronçon de Senne qui traverse leur carrière. En procédant de la sorte, ils assainissent l'assiette de leur entreprise et se donnent les moyens de la réorganiser complètement.

1842 mais surtout 1843 sont des années à marquer d'une pierre blanche. Durant ces deux années, Grégoire et Pierre-Joseph sont spécialement préoccupés de l'achèvement du "rivage" de la Grande Carrière et de l'édification d'une scierie monumentale. Des millésimes blasonnent ces constructions et trahissent le sentiment qu'ont manifestement les deux hommes de travailler pour l'histoire. Quatre années se passent avant que ne soit mis en chantier un bâtiment qui symbolise le changement de stature de l'entreprise: en construisant un bureau, les Wincqz semblent les premiers à souligner de cette manière l'importance de la gestion dans le devenir des industries de la pierre bleue. Il faut préciser à cet égard que dès l'année précédente Pierre-Joseph a inventé et fait breveter "un appareil propre à élever l'eau et le sable nécessaire an sciage des pierres". Le fait symbolise bien la place réservée à l'ingénieur, au concepteur et au constructeur dans la carrière de cette époque. Les Wincqz n'ont pas seulement de la chance, ils ont également beaucoup d'idées et une solide intuition.


En 1850, la carrière Wincqz est la première carrière sonégienne à s'équiper d'une machine à vapeur avec treuil et chemin de fer en rampe pour extraire les blocs, opération qui, jusqu'alors, se faisait à l'aide de chevaux attelés à des cabestans verticaux qui traînaient la pierre sur le sol nu.

La même période est mise à profit pour établir la machine d'exhaure (15 CV) destinée à l'exploitation de la carrière Madame. Cette machine apparaît sur la vue de la Belgique industrielle généralement datée de 1852.

En 1855, Pierre-Joseph Wincqz fera encore construire "l'Usine des Trois Planches", une scierie hydraulique établie au fond du parc de son château, en bordure de la Senne.

En 1852, Grégoire Wincqz meurt à l'âge de 72 ans. Son fils Pierre-Joseph en a 41. Il dirige une entreprise qui figure dans le peloton de tête sinon à la première place de toutes les entreprises fixées dans le bassin hainuyer de la pierre bleue. Il n'a négligé aucun des atouts qui pouvaient assurer sa réussite. Trois indices peuvent encore en témoigner: une vue dans la Belgique industrielle, une "carte de visite" à l'exposition universelle de Paris de 1855 et une importante carrière ... politique.


Dans la Belgique industrielle (1852)
S'il accorde tant de soin à la modernisation de son entreprise, Pierre-Joseph Wincqz n'en néglige en effet pas pour autant la promotion "tous azimuts". C'est l'époque (1853) où le Véritable Almanach Historique du Hainaut n'hésite pas à proclamer: depuis que les chemins de fer ont multiplié les relations, Soignies est devenu un centre actif de circulation et a donné un développement considérable à son industrie déjà si florissante. La principale source de sa richesse consiste dans l'extraction des pierres de taille, dont les carrières offrent des blocs plus considérables et de meilleure qualité que les autres du pays.


Grâce à la vue publiée en 1852 dans la "Belgique industrielle" l'aspect de l'entreprise dirigée à cette époque par Pierre-Joseph Wincqz nous est connu jusque dans le détail. Et cela malgré quelques déformations plus ou moins volontaires qui ne remettent pas en question la valeur générale du document. Le moment ne pouvait être mieux choisi (et sans doute l'a-t-il été par Pierre-Joseph Wincqz lui-même) puisque les principaux aménagements sont alors acquis, aménagements qui constituent, de nos jours encore, les principaux fleurons de l'ensemble classé. Enfin, le document est d'autant plus intéressant qu'il montre la carrière en plein fonctionnement et permet de situer l'essentiel du patrimoine industriel d'aujourd'hui dans le contexte de sa vie passée.

A l'exposition universelle de Paris (1855)
La pierre la plus monumentale et la plus surprenante que l'on puisse voir dans la "Grande Carrière" est un monolithe de huit mètres de haut, deux mètres 53 de large et 18 centimètres d'épaisseur. Elle est posée verticalement contre le pignon du bureau et porte une très riche ornementation. Cette pierre, extraite, taillée et décorée spécialement pour l'occasion, a servi à représenter l'établissement industriel de Pierre-Joseph Wincqz à l'exposition universelle tenue à Paris en 1855.

Il s'agit en quelque sorte de la carte de visite par laquelle le maître de carrières veut se faire connaître au-delà de nos frontières. Car son ambition commerciale est internationale et le marché français représente, surtout depuis la création du chemin de fer, un horizon fascinant où la pierre bleue peut convaincre. Une brochure de promotion publiée en 1895 signalera à ce propos que les carrières Wincqz ont livré des produits pour les ports de Calais, Dunkerque, Le Havre ... mais aussi pour divers bâtiments et monuments à Lille, Roubaix, Boulogne-sur-Mer, Paris, Valenciennes, Guise ...

La "Pierre 1855" marque l'émergence d'une maîtrise nouvelle de la taille, de la moulure et de la gravure. Désormais, les découpes et les plans sont parfaitement réguliers. La géométrie est scrupuleusement (et presque mécaniquement) inscrite dans la pierre. Au centre, le lion belge sous la couronne royale et au milieu des lauriers traduit l'attachement national. Dans la partie supérieure, le décor devient foisonnant. Tout a été savamment pensé et mesuré. Pour se placer sur la scène internationale, Pierre-Joseph Wincqz veut un produit irréprochable. L'objet résume non seulement les diverses qualités mécaniques du matériau mais aussi l'habileté des rocteurs, la puissance des équipements de levage et de manutention, la haute compétence des tailleurs, des sculpteurs et des graveurs sans oublier tout ce que traduit la maîtrise du dessin.

Une carrière ... politique
Non content d'être un entrepreneur de premier plan et sans cesser d'être un industriel soucieux du succès de ses projets, Pierre-Joseph Wincqz semble percevoir très tôt toute l'importance qu'il y a à occuper également le terrain politique. Il est conseiller communal dès 1841 (l'année de l'arrivée du rail), échevin en 1843 (l'année de la "Grande Scierie") et bourgmestre en 1852 (l'année de la vue de la Belgique industrielle). Il dirige à ce moment la première majorité libérale sonégienne.

Pendant un quart de siècle jusqu'à sa mort survenue en 1877, il sera à la tête de sa commune. On lui doit l'installation d'un nouvel hôtel de ville (en haut de la Grand Place), la mise en place d'une école moyenne (1873) et la construction d'une école primaire communale (en outre bibliothèque et école de dessin). Sa conception architecturale est due à l'un des crayons les plus réputés du temps: le célèbre Hendrik Beyaert (1876).

Le nom de Pierre-Joseph Wincqz reste en outre attaché à une rue créée à son initiative au cœur de ce qui apparaît désormais comme une véritable localité industrielle à l'horizon de la vieille cité de saint Vincent, Soignies-
Carrières. La rue Pierre-Joseph Wincqz, long temps appelée "rue Privée Wincqz", améliore la liaison entre les carrières d'une part, la gare et la chaussée de Mons à Bruxelles de l'autre. Elle offre un nouveau débouché au château familial (actuel château Paternoster) et servira de base à un lotissement systématique.
En 1857, Pierre-Joseph Wincqz est élu sénateur. On imagine le rôle qu'il a pu jouer dans les allées du pouvoir, les relations qu'il y a nouées et les préoccupations qui furent les siennes sous ce nouvel habit.

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