La Grande Carrières Wincqz
Les textes suivants sont tirés des "Carnets du Patrimoine" édités par la Région Wallonne.
Le tome 3: "La Grande Carrière" a été écrit par G. Bavay, historien.

Le cadre géologique et géographique

Soignies se trouve pratiquement au centre d'un gisement dont les points d'affleurement s'égrènent, selon un axe presque rectiligne, de Maffle (près d'Ath) à Feluy-Arquennes (à une dizaine de kilomètres au sud de Nivelles). Neufvilles et Ecaussinnes constituent deux autres points forts sur cet axe.

Jusque dans les environs de 1875, les maîtres de carrières ignoraient presque tout de la nature géologique de la pierre bleue et de son gisement. Depuis des siècles, ils s'étaient contentés de chercher les affleurements (généralement dans le fond de diverses vallées telles que la Senne, la Sennette, la Samme ou la Dendre) et de poursuivre l'exploitation aussi loin que les bancs le permettaient.

Les découvertes de la géologie moderne conduisent à cette époque à prendre la véritable mesure des réserves de pierre bleue. On prend alors conscience du fait que les divers affleurements connus appartiennent à un seul et même ensemble géologique. Celui-ci se présente comme une succession de bancs (ou lits) s'étageant sur une quarantaine de mètres d'épaisseur. Ces bancs ne sont plus disposés horizontalement, comme au moment de leur formation, mais présentent une déclivité de 17 % plongeant vers le sud. De ce fait, la largeur totale de l'affleurement (partie visible en surface) est de l'ordre de 200 mètres. Vers le nord, l'arasement des reliefs a provoqué la disparition totale du matériau. Vers le sud, ce dernier s'enfonce progressivement dans la sol au rythme de 170 mètres au kilomètre.

Sous la surface des plateaux mollement ondulés qui se succèdent d'Ath à Nivelles (principalement le bas plateau hennuyer brabançon), la pierre ne se trouve pas partout à la même profondeur. Là où l'érosion des ruisseaux et des rivières a provoqué la disparition ou l'amenuisement des couches tardives et superficielles d'argile yprésienne, la pierre se manifeste par endroits. C'est très précisément là que se sont établies les premières carrières. Par contre, dans les vastes secteurs où l'argile conserve son épaisseur originelle, le gisement doit être recherché à dix mètres et parfois davantage de la surface actuelle. On comprendra qu'en de tels endroits la présence de la pierre ait été ignorée jusqu'au dernier tiers du 19e siècle.

Travaillant en aveugles, les premiers exploitants de pierre bleue se sont fixés sur le flanc ou dans le fond des vallées. Profitant des dénivellations naturelles, ils ont pu, pendant des siècles, faire fi des problèmes d'exhaure (évacuation de l'eau s'accumulant naturellement dans la carrière). Leurs entreprises restaient modestes. Plusieurs "trous" pouvaient ainsi se côtoyer à l'intérieur d'un périmètre ne dépassant pas quelques hectares.

Dans chacun d'eux, un maître et ses manœuvriers s'attachaient à l'exploitation de quelques bancs dont l'épaisseur, pour chacun d'eux, pouvait aller d'une vingtaine de centimètres à plus d'un mètre. Suite à des interruptions de la sédimentation, ces bancs présentaient l'avantage de se détacher relativement facilement les uns des autres (spécialement les plus minces). De cette manière, à l'aide de coins et de spigots, les rocteurs pouvaient couper dans la masse, ici des blocs plutôt quadrangulaires et là des lames du type de celles utilisées dès le 14e siècle pour la réalisation de pierres tombales.

Eclairés par les découvertes de la géologie, les grands maîtres de carrières de la fin du 19e siècle connaissent non seulement les caractéristiques de leur matériau mais également l'étendue en surface et en profondeur de leur gisement. Ils peuvent nommer chaque banc par un nom (parfois hérité d'une longue tradition) et reconnaître ses atouts, ses qualités et ses faiblesses. Ainsi le banc à "laviers" est d'une épaisseur et d'une consistance telles qu'il se prête parfaitement à la réalisation des éviers de pierre. De la même manière, ces maîtres de carrières savent de quel côté poursuivre l'exploitation des meilleurs bancs et à quels endroits creuser pour établir une nouvelle carrière ou étendre leurs anciennes installations.

Aujourd'hui, les carrières de Soignies et de Neufvilles continuent à s'étendre en suivant l'axe des affleurements. Elles s'éloignent progressivement des sites traditionnels de fond de vallée et mordent de plus en plus profondément dans les limons du bas-plateau.

Avant 17OO: le temps du moellon et de la chaux.
Pierre bleue et archéologie gallo-romaine.
Grâce aux fouilles menées par le Cercle Royal d'Histoire et d'Archéologie du Canton de Soignies dans le courant des quinze dernières années, une large brassée de données inédites a pu être recueillie quant à l'exploitation des carrières de Soignies dès la période romaine.

La quantité de moellons de dolomie formant les fondations de la villa de la Coulbrie ne peut s'expliquer que par l'exploitation assez intensive (quoique probablement temporaire) d'un gisement dûment reconnu. Les blocs Grossièrement équarris qui formaient les murs de la cave de la même villa prouvent l'existence d'un front d'extraction de calcaire proprement dit. Le mortier utilisé pour lier ces blocs et les traces d'enduits trahissent la présence de chaux et donc l'existence de fours spécialement utilisés pour ce type de production.

La villa de la Coulbrie se trouve à moins d'un kilomètre à vol d'oiseau de l'actuelle carrière Gauthier-Wincqz. Fixer dans les environs de cette dernière les plus anciens affleurements exploités reste une hypothèse. Mais particulièrement vraisemblable. Un problème d'échelle subsiste et il faudrait se garder d'imaginer des carrières antiques exploitées de manière systématique et continue. L'exploitation des Gisements sonégiens durant l'antiquité n'a pu être qu'épisodique et peut-être même éphémère.

Pierre bleue et collégiale romane
Il faut attendre le 10e siècle pour trouver de nouveaux indices de mise en exploitation des affleurements locaux. La célèbre collégiale Saint-Vincent et la chapelle du Vieux Cimetière attestent le recours intensif à un gisement de calcaire. A cet égard, il importerait d'ailleurs de reconsidérer l'idée, régulièrement reproduite depuis la fin du 19e siècle, selon laquelle le matériau de la collégiale serait le grès famennien. Certes présent (tout comme dans le sous-sol local), celui-ci n'occupe peut-être qu'une place très réduite, spécialement dans les parties antérieures à 1150-1200.


C'est par centaines de mètres cubes que l'on achemine les moellons de calcaire vers le chantier de la collégiale romane. Les livraisons de chaux accompagnent les livraisons de moellons. Point de taille cependant jusqu'ici. Les pierres restent brutes ne trahissant tout au plus que la trace des pics et des pointes utilisés pour les détacher du gisement ou les équarrir très grossièrement.


Les premières carrières connues par les archives
Les premières indications fournies par les archives remontent aux environs de 1400. Il est alors question de carrières situées tant en amont de la ville (secteur de la chapelle Saint-Roch et du parc Paternoster) qu'en aval (secteur de la Guélenne). Ces carrières fournissent des quantités considérables de moellons spécialement destinés à l'édification des remparts de la cité. Des observations archéologiques effectuées lors de divers terrassements ouverts dans le courant des dernières années prouvent qu'il s'agit bien de calcaire (sous forme de moellons équarris et de chaux). Mais point de taille encore à cette époque.

Les archives démontrent d'ailleurs à ce propos que lorsqu'une véritable pierre de taille (linteau, monument funéraire, corniche ... ) se trouve placée à ce moment en l'un ou l'autre point de la ville, elle provient de carrières et de chantiers spécialisés dans ce domaine, essentiellement d'Ecaussinnes (à moins de dix kilomètres) ou de Feluy.

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