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Après 1945: nouvelles réalités économiques et nouveaux enjeux sociaux
La Seconde Guerre mondiale provoque évidemment un important ralentissement du travail dans le secteur carrier. Après l'interruption provoquée par l'invasion allemande, le travail ne reprendra à la S.A. des Carrières du Hainaut que le 21 octobre 1940. Par la suite, tout au long du conflit, les intempéries et le contingentement des approvisionnements auront pour effet d'entraver régulièrement la production.
Dans les premiers mois qui suivent l'arrivée des Alliés en septembre 1944, le redémarrage de l'activité industrielle est lent et laborieux. Ainsi, toute la production se trouve arrêtée d'août à décembre 1944. Les revendications formulées par le Syndicat des Carriers de Soignies dès les premiers jours de la Libération témoignent des incertitudes du temps et expriment très concrètement les préoccupations qui étreignent alors l'ensemble des travailleurs du secteur : travail à journée pour les tailleurs de pierre, augmentation de salaire de 60 % sur les salaires actuels avec minimum de 8F de l'heure pour les manœuvres et de 10F pour les ouvriers qualifiés, payement du salaire intégral d'une semaine à tous les ouvriers ayant travaillé tous les jours ouvrables de la semaine, payement des salaires tous les samedis, vacances ouvrières de 15 jours par année avec salaire complet, semaine de 40 heures, conditions d'hygiène et de salubrité, chauffage, armoires, lavabo ... et enfin amortissement et réparation des outils aux frais du patron.
En avril 1946, le nombre des tailleurs de pierre employés par la société des Carrières du Hainaut n'atteint encore que 27 % du total de ceux employés à la veille du conflit. Le chiffre prend une allure d'autant plus inquiétante que les initiatives prises par les patrons dans le sens d'un accroissement et d'une multiplication des rôles réservés aux machines apparaissent alors comme une menace directe pour l'emploi. Plus que jamais, la mécanisation entraîne des réactions en sens divers chez les travailleurs. D'une manière nuancée, le Sonégien Alfred STEKKE essaie de rendre compte de l'ensemble de la problématique lors du Comité national de la Centrale de la Pierre le 21 novembre 1946 : "Le comité national voit dans l'utilisation de ces machines-outils un élément favorable pour le redressement de notre industrie et en souhaite la généralisation. Mais il estime que le progrès technique ne doit pas exclusivement profiter au patronat, ni surtout nuire aux conditions d'existence des travailleurs".
A l'occasion du Congrès de 1947, c'est un tableau assombri que les rapporteurs dressent de la situation dans les carrières : "La guerre a fortement bouleversé l'industrie carrière. La main-d'œuvre a fortement diminué et des débouchés ont disparu. La demande des concassés a été très abondante. Les moyens de transports ont handicapé fortement les carrières de petit granit". Un aspect inédit retient leur attention et témoigne d'un espoir déçu : "À la fin de 1946, toutes les branches de l'industrie de la pierre étaient pourvues de commandes, mais manquaient de personnel. Cette pénurie de main-d'œuvre a amené les patrons à faire appel à de la main-d'œuvre étrangère ... Notre Centrale estime que ces travailleurs ne peuvent être utilisés dans le but de nuire aux conditions de travail de nos nationaux. Elle exige que ces ouvriers jouissent des mêmes conditions de travail et qu'ils se conforment aux us et coutumes établis dans nos chantiers".
Dans le même temps, et confirmant les analyses syndicales, le Conseil d'Administration de la S.A. des Carrières du Hainaut se plaint des difficultés d'approvisionnement, notamment sur le plan du charbon, de l'énergie électrique mais également des lames de scie, du sable à scier et des pièces de rechange.
Et quant à la main-d'œuvre étrangère à laquelle l'entreprise a fait appel dans l'espoir d'aider à la relance de l'activité industrielle (à l'instar de ce qui se passe dans le domaine de l'exploitation minière - la fameuse "bataille du charbon" -), les premiers espoirs seront rapidement déçus et le Conseil d'Administration retiendra un peu plus tard (16 mars 1948) que "le rendement des tailleurs de pierre récemment arrivés de l'étranger n'atteint pas la moitié de celui des ouvriers moyens".
A la relative et passagère euphorie de l'année 1947 (multiplication des commandes, du fait notamment de la mise en chantier de grands travaux publics) succèdent des années moins prometteuses. C'est en tout cas l'image qu'en retiennent les administrateurs réunis en assemblée générale annuelle et qui évoquent notamment l'augmentation des coûts salariaux en 1948, la dévaluation de diverses monnaies européennes en 1949, l'apparition de nombreuses coupes dans le gisement, la diminution des commandes publiques, les grèves et les intempéries en 1950 sans oublier une nouvelle hausse importante des salaires en 1951. Dans la foulée, l'année 1952 sera considérée comme la plus difficile de l'après-guerre et la situation ne s'améliorera guère dans les années qui suivent (stocks importants conduisant à un chômage dans le domaine du sciage en 1953, intempéries en 1954, grève d'un mois et demi à la taille en 1955, long chômage dû aux intempéries en 1956, forte augmentation de l'index en 1957 - ce qui implique pour l'entreprise un accroissement des dépenses salariales; crise dans la construction en 1958).
Sur le plan des prix (et donc des salaires), les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale sont marquées, quoique de manière moins brutale qu'au lendemain de la Première Guerre, par une tendance à l'inflation et par l'envolée des prix. Le syndicat est favorable à une augmentation uniforme des salaires. Les patrons sont au contraire pour des hausses proportionnelles aux revenus des différentes catégories professionnelles, "estimant que cela décourageait les qualifiés, et que de ce fait ils risquaient de perdre leurs meilleurs ouvriers. Ils estimaient également que l'écart existant entre les deux catégories allait en diminuant, ce qui était un mal".
Le Congrès National de la Centrale de la Pierre du 6 mai 1951 fait le point des derniers acquis. Une nouvelle "culture d'entreprise" se fait jour de cette manière. Elle englobe des concepts tels que la suppression du travail aux pièces pour les tailleurs de pierre, l'obtention de rémunérations encourageantes pour les apprentis, le paiement du temps perdu pour intempéries, le paiement de primes à la prospérité, la conclusion de conventions, l'institution des comités de sécurité et d'hygiène et des conseils d'entreprises ...
Pendant ce temps, les effectifs des travailleurs du secteur continuent à connaître une inexorable érosion. Les entreprises les plus importantes maigrissent, parfois à vue d'œil. Les moins solides ferment leurs portes. Les mutations du marché et la mécanisation expliquent pour une large part les traits de cette évolution.
La vie syndicale connaît également des mutations. Et cela même si, dans le courant des années cinquante, "les délégués de la carrière du Hainaut à Soignies continuent à se réunir, chaque mercredi sur le temps de midi, pour préparer la réunion de tous les délégués des carriers de Soignies à la Maison du Peuple le mercredi soir". Même si, "tous les jeudis midi, une assemblée générale des syndiqués se déroule dans le réfectoire. On y annonce les décisions prises à l'occasion de la réunion de la veille". Plus que tout autre événement, ce sont désormais les "conventions collectives" qui rythment l'histoire et la vie des carrières et des travailleurs.
Parmi les thèmes de réflexion et de débat qui animent les années cinquante, celui de la productivité ne laisse personne indifférent. Michel LEMAIGRE, directeur de la S.A. des Carrières du Hainaut à partir de 1957 et président des exploitants de petit granit du bassin de Soignies, après avoir rappelé "la situation d'avant-guerre quand le système de rémunération aux pièces existait jusqu'au moment où, après-guerre, ce système fut remplacé par la rémunération à la journée, conclut que le premier était défectueux puisqu'il fut abandonné mais il estime que le second n'a pas donné les résultats escomptés. À son avis, la cause en est au manque de stimulant et d'intérêt du travailleur, résultant d'un salaire garanti. L'incidence des salaires et de la production sur les prix de revient ont augmenté dans des proportions très grandes au cours des dernières années et il importe, selon lui, de revoir ce problème". De là notamment, l'idée d'introduire un système de primes à la production.
C'est également l'époque où l'on débat de la semaine anglaise et de la semaine des quarante heures. Le délicat problème du chômage facilite, dans une certaine mesure, les projets visant la diminution du temps de travail. Dans le courant de l'année 1954, la question de la semaine anglaise fait l'objet d'un référendum à Soignies. Deux entreprises, GOUSSEZ et GAUTHIER, donnent une majorité en faveur de la proposition. Cette dernière est rejetée aux carrières du HAINAUT, du CLYPOT et GAUTHIER à Neufvilles.
Les événements des années 1959 et 1960 constituent l'un des éléments clés de la mémoire collective des travailleurs de la pierre. Nombreux encore sont ceux qui se souviennent de la longue grève (deux mois et demi) de 1959 et des événements qui accompagnèrent les profonds mouvements sociaux provoqués par le projet de la "Loi Unique". Il s'agit évidemment là de deux grèves très différentes l'une de l'autre. La première relève à part entière de la longue histoire des carrières du bassin de Soignies. La seconde est plutôt à considérer dans la perspective de l'histoire sociale partagée par l'ensemble des travailleurs belges. Les carriers de Soignies se souviennent particulièrement des sentinelles postées le long du chemin de fer et des gendarmes qui patrouillaient en ville. Paradoxalement, les grèves de 1959-1960 marquent la fin d'une époque. Et c'est bien vers les "Golden Sixties" que la S.A. des Carrières du Hainaut se tourne dès cet instant.
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