L'entre-deux-guerres: de l'éphémère redressement à la crise mondiale
Au lendemain de la guerre, la situation industrielle et sociale dans le domaine des carrières se présente sous un jour très différent de ce qu'il était quatre ans plus tôt. Durant cette période, les carrières ont tourné au ralenti et ont connu de nombreux avatars : arrêt complet de la production suite à l'arrivée de l'occupant, mise en chantier de travaux préparatoires afin d'occuper la main-d'œuvre et la soustraire ainsi à la déportation en camps de travail, arrêt de l'exhaure et inondation de la carrière du fait de la pénurie de charbon, rupture de la digue du bassin à sable et nouvelle inondation de la carrière, réquisitions en mars 1918. Vaille que vaille toutefois, l'activité de production s'est maintenue et l'outil a finalement peu souffert des contrecoups du conflit.

A l'issue du conflit, chacun se trouve confronté à l'évolution des mentalités et à une économie complètement bouleversée. La guerre ayant mis les Etats nationaux dans une situation de demandeurs à l'égard de la classe ouvrière, il est désormais impossible, sur le plan politique, de ne plus tenir compte des attentes des travailleurs. Ceux-ci passent dès lors d'une attitude de revendication dirigée contre les patrons (et éventuellement arbitrée par l'Etat) à une relation d'interlocuteur social dont les droits se trouvent désormais garantis par l'Etat lui-même.
Les structures syndicales atteignent leur point de développement maximum. Le syndicat des Carriers compte à ce moment 1700 membres à Soignies-Horrues. Rares sont désormais les non-syndiqués même chez les employés (que le syndicat désigne sous les noms de "prolétaires en redingote" et "ouvriers intellectuels").

Les revendications elles-mêmes ont changé et tournent désormais autour des points suivants : reconnaissance des organisations syndicales, journée de huit heures, suppression du travail aux pièces là où il existe et son remplacement par le travail à la journée [ce qui implique la disparition du statut particulier du tailleur de pierre], augmentation du salaire d'au moins 100% avec minimum de 1 franc à l'heure pour les non-qualifiés, payement des salaires toutes les semaines, édification d'abris pour les ouvriers aux frais du patron, réparation des outils et amortissement de ceux-ci aux frais du patron ...

L'énoncé de ces aspirations dit assez la situation dans laquelle se trouvent alors les travailleurs des carrières et traduit le projet social des organisations syndicales désormais en situation de signer des "contrats collectifs" et de participer à des commissions mixtes (14 février 1920).
Après plusieurs mois d'arrêt de travail, la plupart des revendications syndicales rencontreront finalement l'accord des patrons.

Parmi d'autres, la question sensible de la criée des pierres reste un sujet de conversations passionnées dans les carrières. Et "Le Carrier", organe du syndicat socialiste, s'en fait encore l'écho : "Nous avons entendu des camarades se plaindre de la façon dont se fait la répartition des pierres façonnées. Dans toutes les carrières du bassin, les mêmes plaintes se renouvellent tous les jours. Il ne saurait en être autrement. Car il faut comprendre que de la façon dont est faite la répartition du travail aux tailleurs de pierre, le salaire de l'ouvrier est livré au bon plaisir de l'employé qui a, dans ses attributions, la répartition des pierres et bien souvent, hélas, pour ne pas dire toujours, ces employés profitent de leur pouvoir pour empêcher tel ou tel ouvrier de gagner le salaire qu'il mérite".

A la fin de l'année 1923, le mécontentement règne de nouveau parmi les ouvriers carriers de Soignies. Au centre des débats cette fois, le thème de "l'index-number". Car s'il est patent que les salaires croissent en chiffres absolus, il est loin d'en être de même sur le plan des chiffres relatifs. L'ouvrier gagne davantage mais ne vit pas nécessairement mieux.

En 1926, alors que la presque totalité des ouvriers est affiliée à une organisation syndicale, une manifestation d'une importance jamais vue jusque là se déroule à Soignies : "La manifestation eut lieu le 8 juin à 5 heures et jamais de mémoire de Sonégiens une telle démonstration ne s'était produite. L'entièreté des travailleurs sonégiens et des localités environnantes se trouvaient dans les rangs. Plus de deux mille travailleurs parcoururent les rues de la Cité du Petit-Granit, conduits par les Comités du Bassin au complet, le bourgmestre de la ville et le secrétaire national de la Centrale de la Pierre". Dans le courant de l'hiver suivant, "Le Carrier" évoque des situations précises qui font penser au 19e siècle : "Les temps que nous vivons actuellement sont très durs pour la classe ouvrière des carrières. L'hiver devient rigoureux et le chômage se fait sentir dans certains petits établissements. Les salaires n'ont jamais été aussi insuffisants dans la majorité des ménages ouvriers". Un peu plus loin, Léon Descamps rapporte le fait suivant : "Cette semaine, l'on nous disait que de braves ouvriers, à la tête de grandes familles, devaient travailler en emportant avec eux du pain sec, ne sachant plus acheter ni beurre ni margarine. On nous a cité le nom d'un camarade qui avait dû se rendre au travail dans une carrière sans aucun aliment pour sa journée; sa famille est sans ressource aucune, sans pain même pour le père, qui tous les jours doit peiner pour entretenir sa femme et ses enfants dans la plus noire des misères. La solidarité de ses camarades de travail ne se fit pas attendre, et non seulement des tartines lui furent données, mais un autre, un brave cœur, alla chercher chez lui un pain pour que sa famille puisse manger le soir quand il devrait retourner".

Dans le même temps, il convient d'ajouter à la noirceur du tableau social les reflets peu réjouissants de l'environnement économique. Le marché n'est plus celui du début du siècle ou des années d'avant-guerre. Des produits nouveaux (le béton, la pierre artificielle et les granits d'importation en particulier) font une concurrence sévère à la pierre bleue. Confrontée à un marché amenuisé, chaque entreprise essaie de se sauver en s'efforçant, coûte que coûte, d'arracher des commandes. Les rentrées de la carrière diminuent au moment même où elle doit revaloriser les salaires et faire face à une augmentation des prix de revient.

Les patrons, confrontés à une concurrence de plus en plus forte, prônent "un effort accru des ouvriers pour une production plus forte et de meilleure qualité", ce qui impliquerait notamment la prestation de davantage d'heures, la révision à la baisse du tarif des petites pierres (il sera publié le 1er mai 1929) et le refus du principe d'un salaire horaire minimum à garantir aux ouvriers qui travaillent à pièces". Sur ce dernier point, central dans la problématique des carrières, il faudra encore attendre l'immédiat après-guerre pour assister à la généralisation du salaire horaire, évolution que le rapport du Congrès de la Centrale de la Pierre de 1947 synthétisera de cette manière : "L'intensification du chômage provoqua la désertion du métier, l'introduction des machines-outils rendit la situation des tailleurs de pierre plus précaire encore et c'est pourquoi, pendant la guerre, les délégués de la Centrale de la Pierre décidèrent de réclamer la généralisation du salaire horaire dès la fin des hostilités". Cette décision devait correspondre à l'une des plus importantes mutations dans la manière de concevoir le travail du tailleur de pierre.

Malgré les difficultés, l'entreprise parvient à se maintenir pendant toute la décennie qui suit la Première Guerre. Alors qu'elle comptait 595 ouvriers à la veille du conflit, elle passe progressivement à 462 en 1921, 567 en 1923 et même 629 en 1930.
Pour remédier à la crise qui frappe les produits traditionnels, les membres du Conseil d'Administration explorent le domaine de la valorisation des sous-produits en même temps que celui de la diversification des filières nobles. Sur le premier plan, ils développent le concassage et la production de chaux (construction d'un four continu pour la chaux en 1928). Sur le second, ils prennent l'initiative d'établir une marbrerie (opérationnelle à partir de la fin de l'année 1924).

Le seconde décennie de l'Entre-deux-guerres sera finalement moins brillante : la crise qui se marque dans l'économie mondiale à partir de 1929 bouleverse les préoccupations traditionnelles des carriers. Le chômage (et son organisation) est maintenant un souci central et l'on s'interroge dans les carrières sur les raisons qu'ont les patrons de "faire chômer une partie de leurs ouvriers alors qu'ils occupent les autres, sans se soucier de s'entendre avec leur personnel pour organiser le travail alternatif". La généralisation de la journée des huit heures rencontre à cet égard maints adversaires à Soignies où, du fait des conditions particulières dans lesquelles s'exerce le travail, on a coutume de prester des journées de 8 h. 1/2 pendant les 8 mois de la bonne saison et de 7 h. pendant l'hiver.

Dans le domaine des carrières de petit granit, la situation de crise et de sous-emploi (sans compter les réductions de salaire) perdurera jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. En 1936, le Conseil d'Administration, confronté à une crise qui dure, évoque pêle-mêle le chômage, la dévaluation en France (client traditionnel), les nouvelles lois sociales, le réajustement des salaires, les congés payés et la réduction du temps de travail. En 1939, les tailleurs de pierre travaillent huit jours par mois. Les autres ouvriers chôment deux jours par semaine. Et les appels à la mise en œuvre de grands chantiers publics ne parviennent pas à convaincre les décideurs politiques.

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