|
VIII. Problèmes sociaux, réponses syndicales (des origines aux grèves de '60)
L'histoire sociale des carriers ne diffère guère d'une entreprise à l'autre. Partout, ce sont les mêmes préoccupations qui se font jour pratiquement au même moment. Les pages qui suivent valent donc autant pour la vie des ouvriers de la société anonyme des Carrières du Hainaut que pour celle des ouvriers des autres carrières du bassin. Quelques traits individualiseront toutefois l'histoire particulière des ouvriers "du Hainaut".
1886 : les premières revendications structurées
Sur le plan de l'histoire sociale, la naissance de la société anonyme des carrières du Hainaut présente la particularité de coïncider pratiquement avec l'apparition du mouvement syndical et avec l'émergence de revendications structurées à l'égard des conditions de vie et de travail des carriers.
En 1885-86, en effet, l'introduction massive de produits agricoles américains fait chuter les prix des denrées alimentaires. Ce qui a pour effet d'entraîner la chute généralisée des salaires de la classe laborieuse. Le lent mûrissement, depuis le milieu du siècle au moins, de la "question sociale" entraîne pratiquement au même moment la mise sur pied du Parti Ouvrier Belge (fondé officiellement le 5 avril 1885). Les mots "syndicat" (le premier "Syndicat des ouvriers sculpteurs et tailleurs de pierre" est fondé à Bruxelles le 17 janvier 1884 et la "Centrale des Ouvriers de la Pierre" verra le jour en 1889), "coopérative" et "mutualité" passent rapidement dans le langage quotidien. L'année 1886 est marquée par d'importants troubles sociaux qui généralisent la sensibilisation à l'égard de la condition ouvrière. À Soignies, à la fin de l'année 1886, une grève largement suivie fait suite à la décision des patrons sonégiens d'abolir la "criée des pierres".
De la ligue ouvrière à la Maison du Peuple
Il faudra toutefois attendre 1897 pour que la "ligue ouvrière" de Soignies (créée dès 1885 et à laquelle on devra notamment la mise sur pied de la boulangerie coopérative de la Concorde) se transforme en "Syndicat des Ouvriers carriers". La Maison du Peuple de Soignies sera quant à elle inaugurée en mai 1898.
Entre-temps, divers signes manifestent la progression des préoccupations ouvrières à Soignies. Le 15 août 1890, une manifestation socialiste attire à Bruxelles 250 ouvriers sonégiens. En novembre (peut-être à l'occasion de la fête traditionnelle des "Quatre Couronnés", toujours très suivie par les ouvriers de carrières), une manifestation dans les rues de Soignies regroupe 700 ouvriers et quelques enfants, drapeau rouge déployé, tambour battant et musique en tête. Début mars 1892, on envisage chez les ouvriers carriers de Soignies une grève destinée à corriger la tarification du paiement des pierres. On préférera finalement la négociation. À la veille du 1er mai 1893, la ligue "socialiste" de Soignies (dont le nombre de membres reste au niveau des 300) organise un meeting en faveur du suffrage universel. Elle annonce et organise une grève de solidarité, grève qui ne durera pas plus de trois jours. Nouvelle manifestation dans les rues de Soignies le 1er mars 1896. En tête de la manifestation (qui ne regroupe pas moins d'un millier de personnes), une centaine de petits enfants agitent des drapeaux rouges.
La politique sociale des Carrières du Hainaut au début du siècle
Les patrons ne peuvent évidemment rester insensibles à l'émergence des idées sociales et aux revendications plus ou moins énergiquement exprimées par leurs ouvriers. Dès 1902, la notice diffusée à l'intention des actionnaires potentiels conclut sa description de la société par quelques paragraphes ainsi introduits : "Si tous les efforts de cette société tendent à se tenir à la hauteur des progrès de la science dans ses installations, elle a aussi à cœur d'appliquer dans ses usines toutes les réformes de nature à améliorer la situation de ses ouvriers dont le nombre varie de 700 à 800". Concrétisant ce propos, l'auteur de la notice évoque la création des "chauffoirs où les ouvriers peuvent prendre leurs repas et trouver un refuge par les mauvais temps".
Pour enrayer l'alcoolisme, des primes d'assiduité en espèces sont distribuées en fin d'année de même qu'une "gratification annuelle de 2.500 kilos. de charbon à tout ouvrier ne s'étant pas absenté, sans motif sérieux plus de vingt quarts de jours pendant les mois d'été de mars à octobre". L'institution de l'école d'apprentissage est mise au rang des initiatives prises par l'entreprise dans le domaine social. De même d'ailleurs que l'institution d'une "cantine antialcoolique" où "une bonne bière saine et rafraîchissante est débitée aux ouvriers à raison de dix centimes le litre; cette bière est régulièrement soumise à l'analyse du laboratoire de l'Etat". À ces initiatives, la notice de 1903 ajoute l'affiliation de ses ouvriers à la Caisse de Prévoyance et la mise sur pied de l'école d'apprentissage.
On observera que dans l'ombre de la politique sociale des dirigeants de la carrière se profile, comme c'est encore communément le cas à l'époque, une attitude plutôt paternaliste de fidélisation des bons ouvriers. Les mutations de mentalité et les luttes syndicales qui s'égrèneront tout au long du siècle et qui auront pour cadre l'ensemble du monde occidental conduiront ouvriers et patrons bien plus loin sur la voie du dialogue social.
Les premiers grands conflits sociaux
Dans le bassin de Soignies-Ecaussinnes, les premières grandes confrontations entre patrons et ouvriers se situent dans la première décennie de ce siècle. En 1906, le nombre d'adhérents au syndicat sonégien atteint 1146 membres alors qu'il était encore à 329 l'année précédente. À Soignies, une grève de près de trois mois fera de l'année 1907 une année particulièrement sombre sur le plan des luttes sociales. Un journal d'époque résume les choses de cette manière : "Une grève éclata le 1er juillet 1907 pour l'obtention d'un nouveau tarif [réclamé par les tailleurs de pierre pour établir de manière indiscutable le prix de chaque pierre], une diminution des heures de travail, la criée des pierres et une augmentation de salaires pour les journaliers ... La grève dure jusque fin septembre, mais la non-compréhension des luttes et le manque de discipline syndicale sont les causes que les carriers n'ont pas emporté la victoire. Mais malgré l'échec, les patrons durent nous accorder certains avantages : la journée de travail fut ramenée à 10 h. 1/2, une augmentation de salaire de 10% pour les journaliers fut accordée, et la question de l'élaboration d'un tarif n'échoua que parce que les ouvriers maintenaient la criée des pierres".
Durant l'année 1910, une caisse de pension est mise sur pied dans le cadre du syndicat (socialiste) des Ouvriers carriers. Dans le même temps, la déjà ancienne "Caisse de Prévoyance", organisme fondé dès 1854 et entièrement aux mains des patrons, tend à passer au second plan.
À la veille de la Première Guerre mondiale, le syndicat des carriers du bassin de Soignies compte 1650 membres dont 1185 pour Soignies (sur un total de plus de 2000 ouvriers employés dans l'ensemble des carrières locales).
Page Précédente - Page suivante - Retour à la table des matières
|
|