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VII. Les fiers amants de la grande pierreuse
La description de la carrière et des équipements qu'on peut y rencontrer laisse deviner ce qu'est la vie de l'ouvrier. Le métier a ses contraintes. Ces dernières varient cependant beaucoup selon le type de rapport que l'on entretient avec la "Grande Pierreuse". Sur ce plan comme sur les autres, le métier d'aujourd'hui plonge ses racines aux origines de l'entreprise et, plus largement encore, dans des traditions héritées du moyen âge.
Pendant longtemps, c'est probablement le rocteur de buffet qui a connu les conditions de travail les plus pénibles. Perpétuellement au fond de la carrière, subissant toutes les intempéries et évoluant parmi les blocs, au cœur du monde minéral, il ne dispose encore, pour l'essentiel, à la fin du 19e siècle, que de la force de ses bras. Les effets de la mécanisation ne parviennent en effet à s'introduire que très lentement au fond de la carrière. C'est dans le siège d'extraction que les cabestans et les chevaux se maintiennent le plus longtemps tandis que la machine à vapeur, les treuils et les grues locomobiles règnent déjà en surface. Pourtant, le rocteur représente une sorte d'aristocratie. Il jouit d'une considération particulière. De son habilité et de son expérience dépend la qualité des blocs retirés. Son salaire dépassait généralement la moyenne.
En surface, le tailleur de pierre représentait l'autre face de l'aristocratie des carrières. C'est à la suite d'un apprentissage persévérant et d'une longue fréquentation des anciens qu'il atteint rapidité, précision et efficacité. De son coup d'œil (on dit de lui qu'il a l'œil) et de la sûreté de sa main dépend la réussite ou non de la pièce. Il maîtrise un large éventail d'outils qu'il conserve soigneusement dans son coffre : massette de fer et maillet de bois traditionnel, pointe, ciseau, ciselet et gravelet, boucharde et gradine sans oublier le compas et le mètre de fer.
Jusque dans les premières décennies du 20e siècle, le système du "criâdge à cayaux" fait du tailleur de pierre une sorte d'indépendant réalisant, selon un système proche de la sous-traitance, les pierres que l'appareilleur définit et qu'il soumet à la criée.
Criyadje a cayös: c'est une coutume qui fut supprimée dans nos carrières il n'y a pas bien longtemps et pour le rétablissement de laquelle les carriers ont fait une très longue grève. Voici en quoi elle consiste: lorsque la façon d'une pierre dépasse la valeur de 5F, le métè-valet rassemble les ouvriers et leur dit:
"J'ai autant de moles". Les travailleurs qui réunissent les conditions d'âge exigées choisissent alors la besogne qui leur convient, en respectant le droit de priorité de celui qui a terminé le premier la tâche qu'il avait choisie lors d'un précédent "criyadje". L'ouvrier qui désire tel travail crie "Dji boute" et s'il y a droit, il l'obtient.
Gagnant son salaire à proportion des pierres qu'il livre, le tailleur de pierre organise son temps à sa guise. Si la carrière chôme ou s'il est en conflit avec le patron, il se sent libre d'aller proposer ses services dans une autre carrière ou dans un autre secteur d'activité. S'il est habile et bien vu de l'appareilleur, il gagnera un bon salaire. Si, au contraire, il mesure mal la difficulté ou présume de ses capacités, il pourra perdre un temps considérable pour une rétribution de misère. Sous son hayon de paille, le tailleur de pierre est à l'abri de la pluie et du vent mais il ne peut rien contre le froid ou la chaleur.
Aujourd'hui, les tailleurs de pierre sont beaucoup moins nombreux qu'aux origines de la carrière. La mécanisation d'une bonne part des opérations de ciselure a largement amputé leur champ d'activité. En outre, la taille de la pierre est effectuée de plus en plus souvent dans les chantiers, chez les clients, qui achètent les tranches aux Carrières du Hainaut et fournissent les produits finis.
Par contre, le mécanicien et le technicien font d'abord figure de nouveaux venus dans le monde des carrières. Ils viennent progressivement se joindre aux quelques ouvriers spécialisés, forgeron, maréchal-ferrant et charron qui, depuis le 18e siècle au moins, œuvrent aux côtés des tailleurs de pierre. Dès la création de l'entreprise, "toutes les pièces de fer et de bois nécessaires à l'entretien et à la réparation des installations sont travaillées dans les ateliers des Carrières du Hainaut. Ce service comprend une scierie mécanique à bois, un atelier de charronnage, deux forges, un atelier d'ajustage et une tournerie" (1903).
Avec le développement des énergies nouvelles, un nouveau type de travailleur fait son apparition. Il "pilote" la machine à vapeur et assure le fonctionnement du système télédynamique qui transmet directement la force dans les divers points de la carrière. Il conduira la centrale électrique et entretiendra les moteurs qui se multiplient aux quatre coins de l'entreprise. Il maîtrisera les mouvements des portiques et des ponts roulant et assurera toutes les manipulations opérées par les grues locomobiles et les élévateurs.
Pour garder intacte la richesse que constitue l'aristocratie des tailleurs de pierre, le patron a le souci d'assurer la formation des jeunes et spécialement des rejetons de ses meilleurs ouvriers. Le projet de cette "école d'apprentissage" se fait jour en 1902. Les grands hangars construits dans ce but à l'entrée de la carrière sont opérationnels dès 1905. Ils sont figurés sur un des bas-reliefs ornant la tombe d'Auguste MARIN, au nouveau cimetière de Soignies.
A côté des aristocraties traditionnelle et nouvelle, des manœuvres et des journaliers jouent des rôles plus ou moins polyvalents, interchangeables et épisodiques sur l'ensemble du site de la carrière. D'un cabestan à l'autre, ils manœuvrent les blocs au fond du siège d'extraction. En surface, ils sont affectés aux travaux de terrassements, à l'alimentation et au défournement des fours à chaux. Autour des scieries, ils sont chargés de l'acheminement des blocs et de l'évacuation des tranches. Selon les saisons, ils sont plus ou moins nombreux et constituent une main-d'œuvre mobile et peu qualifiée qui subit de plein fouet les creux qui se marquent dans les carnets de commande et les effets des intempéries. Ce n'est pas pour rien qu'ils sont qualifiés de "journaliers".
Une carrière ne repose certes pas uniquement sur la force des bras et des reins de ses ouvriers. Entre ces derniers et le "maître de carrières" ou aux côtés de celui-ci, des fonctions se développent ou se font jour. L'appareilleur joue à cet égard un rôle de premier plan. S'il connaît bien toutes les facettes du travail des tailleurs de pierre, il valorise également des compétences acquises dans le cadre des cours (notamment de dessin) qu'il a suivi à l'école industrielle de Soignies. Il sait décrire et définir avec précision le travail à réaliser. Il contrôle la réalisation et, finalement, accepte ou refuse le produit.
À l'entrée de la carrière, le bureau indique par son importance la place que tiennent les employés. Ces derniers témoignent du fait qu'une carrière doit être gérée sur le plan des entrées et des sorties, sur le plan des fournitures, des produits et des factures. Les commerciaux y auront leur quartier général lorsqu'il apparaîtra qu'il ne suffit pas d'attendre le client ou de compter sur les relations du patron pour décrocher les contrats qui feront vivre l'ensemble de l'entreprise.
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