V. Des ponts qui roulent ...
Si l'électricité représente une facette particulièrement remarquable de l'histoire de la société anonyme des Carrières du Hainaut, il est un autre domaine où cette dernière se distingue tout au long de son histoire, celui en l'occurrence des élévateurs et des ponts roulants.  Le pont roulant est indiscutablement l'élément le plus spécifique du paysage des carrières. Des ponts qui se déplacent sur des rails, voilà qui n'est pas commun. Et lorsque ces ponts atteignent des dimensions telles que celles qu'ils manifestent aux carrières du Hainaut, la chose ne peut manquer de susciter l'étonnement.

Le principe du pont roulant (désigné parfois aussi sous le nom de "portique") est relativement simple. Le pont roulant est un pont qui se déplace sur des rails. Grâce à un équipement de levage, il peut cueillir, manœuvrer et déplacer tout objet se trouvant sous son tablier.  Posé directement sur deux rails supportés par deux alignements parallèles de piliers (ou piles) ou incorporé à une sorte de portique muni à chacun de ses montants d'un train de roues glissant dans des rails, le tablier du pont-roulant se trouve ainsi en situation de se déplacer à l'aplomb d'une zone où peuvent être stockées de grandes quantités de pierres. Des voies de moindre importance permettent à des convois tirés par locomotive de se placer éventuellement sous le pont roulant pour livrer ou recevoir un bloc manipulé à partir du tablier du pont-roulant. D'autres rails sont installés sur le tablier du pont et permettent la translation d'un "chariot" à partir duquel s'effectue la manipulation des blocs. La largeur de l'espace couvert par le pont roulant est habituellement d'une dizaine de mètres.

Un pont-roulant placé en bordure du siège d'extraction peut en outre, grâce à un prolongement se trouvant en hors-plomb au-dessus de la partie la plus profonde de la carrière, cueillir des blocs directement sur le gisement, les remonter et les transférer dans la zone située entre les deux montants du portique.

La genèse des ponts-roulants se situe pratiquement à l'époque de création de la société anonyme des Carrières du Hainaut. Ce qui traduit encore le fait que celle-ci voit le jour en un moment particulièrement sensible de l'évolution des entreprises attachées à l'exploitation du calcaire carbonifère.

Dans un premier temps, le pont-roulant (de type "portique") est uniquement utilisé pour assurer les manipulations sur les zones dites "chantier des pierres brutes" ou "chantier des pierres sciées". Ce type d'équipement est attesté sur le chantier de la société anonyme des Carrières du Hainaut dès 1894. A cette époque, la remonte des blocs à partir du siège d'extraction s'effectue encore par le biais de rampes.

L'élévateur électrique fixe de 60 tonnes
Au tout début du 20e siècle, la société acquiert et installe un "élévateur électrique fourni par la Compagnie Internationale d'Electricité à Liège. Cet énorme engin [placé juste au bord du siège d'extraction] permet d'élever des blocs de 60 tonnes à l'extrémité d'un porte-à-faux de dix mètres surplombant la carrière".

L'élévateur apparaît de cette manière comme une sorte de "pont" dont une des extrémités est en porte-à-faux au-dessus du siège d'extraction.
Le principe, de nouveau, est révolutionnaire. Il s'agit, grâce à cet équipement, d'améliorer la technique de "remonte" des blocs en assurant davantage de sécurité tout en optimalisant l'efficacité. La remonte s'effectuera désormais à la verticale. Pour ce faire, il "suffit" d'établir en surplomb du point le plus bas de la carrière (appelé aussi "point de remonte") une sorte de balcon à partir duquel on hissera le bloc. Arrivé en surface, le bloc pourra être ramené vers un wagon se trouvant sur le bord de la carrière. Ce mouvement, également assuré par l'élévateur, s'effectuera grâce au chariot mobile placé en hauteur et susceptible de se déplacer du dessus du trou au-dessus d'une zone accessible par le jeu du réseau ferré.

Les élévateurs "roulants"
L'étape suivante consistera à concevoir un équipement répondant au même objectif que l'élévateur fixe mais susceptible désormais de cueillir les blocs non pas en un seul point du fond de la carrière (on devine les difficultés d'un tel dispositif) mais sur tous les points correspondant au pied de la "falaise" décrite ci-dessus.

L'étape est décisive car elle explique le profil caractéristique de toutes les carrières "contemporaines" et de la carrière du Hainaut en particulier.
Puisque les bancs plongent vers le sud, c'est évidemment de ce côté que se trouve l'alignement des points les plus bas du siège d'extraction. Il suffira donc, à cet endroit, de remplacer la "falaise" irrégulière par un mur parfaitement rectiligne et parfaitement vertical à l'aplomb de ces points. Dans le même temps, on établira en surface, juste en bordure du trou, deux rails parallèles au mur et destinés à porter un élévateur mobile. Telle est l'origine des ponts-roulants destinés à remonter, avec un maximum de sécurité, les blocs les plus considérables (jusqu'à plus de 20 mètres cubes d'une seule masse) du fond de la carrière.

Le pont-roulant est un équipement sûr. Il convient toutefois de l'amarrer solidement car, par grand vent, il peut se déplacer seul et venir se renverser au bout des rails. Le premier accident de ce type survient en avril 1911. Avec les dégâts que l'on suppose.
L'usage du pont-roulant pour la remonte des blocs déterminera le profil de la carrière jusqu'il y a peu. A cet égard, le couple mur - pont-roulant apparaîtra longtemps comme le résumé le plus spectaculaire de toute l'entreprise d'extraction.
Actuellement, des chargeurs de grande puissance ont pris, pour une large part, le relais des ponts-roulants. Ils véhiculent les blocs entre le buffet et les chantiers de surface. Ils sont également les héritiers des locomotives et autres grues locomobiles.

VI. Du fil hélicoïdal aux scieries
Si l'électricité et les ponts roulants représentent les innovations les plus spectaculaires au tournant des 19e et 20e siècles, il est d'autres inventions qui, au cours du temps, améliorent le travail des ouvriers et celui des entrepreneurs carriers.

On citera évidemment le fil hélicoïdal (un fil d'acier torsadé en forme d'hélice, d'où son nom) qui permet de couper la pierre à même le banc tout comme les blocs qui recevront de cette manière leur première ébauche. Plus tard, le recours au diamant industriel fera disparaître le fil hélicoïdal et accélérera toutes les opérations de coupe des pierres.

Les scieries seront toujours au premier rang des préoccupations de ceux qui assurent le fonctionnement de la carrière. Les opérations de sciage représentent en effet le principal traitement industriel appliqué à la pierre, traitement d'ailleurs impossible sans l'intervention de la machine. C'est grâce au sciage que les masses de pierre peuvent être débitées et qu'il est possible de leur donner une allure plus ou moins proche de ce que sera leur aspect définitif. Considérée sous cet angle, la scierie est le point de départ d'un processus de mécanisation que l'on s'efforcera de poursuivre le plus loin possible. L'établissement de la marbrerie et la mise au point des équipements de taille mécanique se placeront tout naturellement dans le prolongement des opérations de sciage.

La scierie se trouve, comme on l'a vu, au cœur du projet industriel des fondateurs de 1888. Dès 1902, l'auteur d'une brochure de promotion consacrée à la Société Anonyme des Carrières du Hainaut insiste particulièrement sur cet aspect de l'exploitation : "Les scieries sont les machines à façon et à débit les plus indispensables dans une carrière qui veut tirer le plus grand parti de ses produits. Grâce à la facilité de la taille jointe à l'homogénéité du calcaire, le sciage de la pierre bleue s'opère à toute épaisseur, depuis 10 à 12 mm. Les carrières du Hainaut possèdent trente armures qui fonctionnent nuit et jour et débitent par les lames des blocs mesurant jusqu'à 5 mètres de longueur sur 3 mètres de hauteur. Chaque armure se compose d'un châssis horizontal qui porte un certain nombre de lames parallèles dont on peut fixer à volonté la distance pour régler l'épaisseur des tranches ... Des turbines refoulent constamment de l'eau et du sable sous les scies et celles-ci descendent dans le bloc au fur et à mesure de l'usé. Douze nouvelles armures sont en construction dans les Ateliers des Usines de Braine-le-Comte et marcheront le 1er mars 1903".

Dès 1903, la société utilise 80 chariots pour les appareils de sciage et exploite, pour le fonctionnement de ses armures de scierie, un système à contrepoids breveté de son invention.

Au fil des décennies, les scieries seront comme le thermomètre de la carrière. Que vienne à manquer le charbon nécessaire à leur fonctionnement (c'est notamment le cas dans le courant de l'année 1917) et c'est le chômage pour les armures et, par contrecoup, pour un grand nombre d'ouvriers dans la carrière. Dans les rapports annuels au Conseil d'Administration, le nombre d'armures à l'arrêt traduit l'état de santé de l'entreprise. Si, dans les premiers mois de l'année 1920, 14 armures sont toujours à l'arrêt, c'est que le redémarrage après la fin de la Grande Guerre s'effectue plutôt péniblement. Par contre, la remise en état de 24 armures en 1929 semble plutôt traduire un regain d'optimisme dans le chef du Conseil d'Administration.

Le fonctionnement harmonieux de l'entreprise voudrait par ailleurs que tous les secteurs de production puissent travailler comme un seul et même organisme. Il n'en va évidemment pas toujours ainsi. C'est entre la scierie et le chantier de taille que se marquent le plus nettement les déséquilibres entre l'offre et la demande. Que survienne une diminution des commandes (ou une grève des tailleurs de pierre) et les scieries accumulent des stocks qui provoquent bientôt leur mise en chômage. C'est notamment le cas durant le premier semestre 1950.

Sur le plan technique, les scieries connaîtront certes des améliorations au fil des décennies mais sans que soient notablement bouleversés les principes qui les dirigent. L'abandon de la machine à vapeur et la généralisation de l'alimentation électrique n'ont que des implications matérielles. La modernisation des armures se résumera à la généralisation de l'équipement diamanté terminé en 1964 et se traduira par une accélération des activités de sciage. Avec les gains de productivité que l'on devine. L'installation des "grands disques" ne remet pas en question le rôle fondamental de la scierie traditionnelle. Le secteur "tranches" continue à tenir une place de premier rang dans la carrière d'aujourd'hui.

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