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IV. Un pionnier de l'électricité
L'originalité et le dynamisme qui caractérisent la phase de mise en place de la société anonyme des Carrières du Hainaut ne s'altèrent pas dans les décennies qui suivent. Ce qui permettra aux dirigeants de la société de prétendre dès 1894 que "La carrière exploitée par la Société anonyme des Carrières du Hainaut est la plus vaste et la plus importante carrière de petit granit de Belgique". Ce qui n'est pas peu dire quand on sait que les carrières de Soignies et Ecaussinnes connaissent à ce moment la phase historiquement la plus spectaculaire de leur développement.
L'engagement résolu dans la voie du recours à l'énergie électrique constitue le premier signe de l'ampleur des ambitions et de l'esprit d'entreprise des administrateurs de la nouvelle société. La notice de 1894 insiste en effet de manière toute particulière sur le fait que "Des installations de transport de force par l'électricité ont été appliquées pour la première fois en Europe, dans l'industrie des carrières, par la S.A. des Carrières du Hainaut. Inaugurées en 1893, ces installations sont à l'heure actuelle les plus grandes et les plus complètes du pays. En 1892, la Société a remplacé ses nombreux moteurs à vapeur par une seule machine Sulzer Compound ... Cette machine unique, d'une force de 300 chevaux-vapeur, actionne directement les scieries ainsi que les deux dynamos génératrices fournissant l'éclairage et l'énergie électrique aux pompes, cabestans, treuils, grues, ponts roulants, etc.".
On le voit, le défi n'est pas mince. Il s'agit, en effet, de cette manière, de disposer d'une force au moins égale à celle de la machine à vapeur mais plus souple et d'une utilisation plus diversifiée.
La métamorphose qui s'annonce ainsi est considérable. Investissant dans le domaine de l'énergie électrique, les carrières du Hainaut s'engagent dans une voie nouvelle, pratiquement encore révolutionnaire pour l'époque. On mesurera d'ailleurs l'avance technologique de l'industrie sur la ville quand on verra que la distribution publique d'électricité à l'usage des particuliers ne commencera à s'établir à Soignies que vers le milieu des années 1920.
Etroitement associée aux applications traditionnelles de la machine à vapeur (notamment maintenues dans le domaine des scieries), l'électricité change fondamentalement les conditions du travail industriel. La généralisation d'un éclairage de qualité (pas moins de 350 lampes à incandescence et 30 lampes à arc pour l'ensemble de la carrière dès 1902) permet de prolonger les journées (surtout au sortir de l'hiver, lorsque les commandes se multiplient) et de faciliter le travail dans les ateliers, spécialement dans les scieries. L'éclairage augmente la sécurité, prolonge considérablement la durée possible du temps de travail et apporte une garantie sérieuse à la qualité et à la précision des prestations humaines.
D'un autre point de vue, le recours à l'électricité pour le transport de l'énergie permet de remédier à l'effet exagérément centripète de la machine à vapeur. Grâce aux générateurs couplés à la machine à vapeur et grâce aux lignes électriques, il devient possible de disposer d'énergie et d'actionner des moteurs dans tous les points de la carrière et dans tous les secteurs de la production.
En 1904, le courant continu à la tension de 125 volts est utilisé tant pour l'exhaure (60 à 70 mètres cubes pompés par heure du fond de la carrière), les cabestans (à commande directe par engrenages droits), le treuil à la tête de la rampe (125 mètres de long avec une pente de 34 %) et un élévateur susceptible d'assurer la remonte de blocs de 60 tonnes. L'électricité est encore utilisée tant pour le terrassement et la mise en mouvement de six châssis de scierie que pour l'alimentation de deux ponts roulants de 10 tonnes, la traction des wagons et la commande des ventilateurs.
L'intérêt très précoce manifesté à l'égard de l'énergie électrique fait de la société anonyme des Carrières du Hainaut la première entreprise du bassin à avoir investi (et de manière particulièrement conséquente) dans ce domaine d'avenir. Elle sera suivie dès avant 1900 tant par la société anonyme des carrières et de la sucrerie P.-J. Wincqz à l'Ancien Monde (qui appliquera d'emblée la technologie du triphasé dès 1894) que par les nouvelles carrières du Perlonjour (à l'extrême est du bassin sonégien) et du Clypot (Neufvilles).
Pour Auguste Marin ... peut-être la première tombe "électrique"
On trouvera un autre indice particulièrement éloquent de cet intérêt pour l'électricité en visitant, au nouveau cimetière de Soignies, le monument funéraire d'Auguste Marin, directeur-gérant de la société anonyme des carrières du Hainaut de 1888 à 1906. Ce monument est notamment décoré de deux remarquables bas-reliefs illustrant des épisodes du travail en carrière. Parmi les détails qui évoquent plus ou moins explicitement les équipements de la carrière, on ne peut manquer de remarquer la figuration d'un pylône portant une grosse ampoule électrique.
Une préoccupation qui ne se dément pas
L'intérêt que manifestent les administrateurs de la société anonyme des Carrières du Hainaut pour l'électricité ne se démentira pas par la suite.
Peu de temps après la disparition d'Auguste MARIN, Raymond LEMAIGRE, qui figure au rang des administrateurs de la société depuis l'Assemblée générale de 1900, élabore à l'intention de ses collègues du Conseil d'administration un rapport très circonstancié sur la Situation de l'Industrie Carrière. A cette occasion, il envisage, dans la perspective de la mise sur pied d'une "Société générale des Carrières", "la création peut-être d'une usine centrale d'énergie électrique alimentant toutes les filiales, soit l'ensemble des entreprises qui adhéreraient au projet de Société générale".
Ce projet sera au centre de bien des études et de bien des débats jusqu'à ce que la Première Guerre mondiale vienne lui donner un coup d'arrêt brutal.
La "question électrique" ne tardera pourtant pas à refaire surface au lendemain du conflit et, dans un contexte renouvelé, conduira la société anonyme des Carrières du Hainaut à adopter de nouveau une attitude volontariste et moderne. Les temps ne sont plus alors à une conception industrielle où l'entreprise produit de manière autonome l'électricité dont elle serait la consommatrice exclusive. L'énergie se démocratise rapidement et sa production s'organise.
Le développement des grandes centrales de type Oisquercq ou Ville-sur-Haine conduit alors les responsables de la société à choisir l'option d'un raccordement (par ligne à haute tension) à un fournisseur extérieur (en l'occurrence ici la centrale de Ville-sur-Haine par le biais d'un contrat avec la société Gaz et Electricité du Hainaut).
La société abandonnera dès lors sa vieille centrale (qu'elle transformera provisoirement en scierie) et établira, à quelques dizaines de mètres plus à l'ouest, une importante bâtisse destinée à abriter une sous-station d'où sera gérée toute la distribution électrique à l'intérieur de la carrière. Cette sous-station est remarquable sur le plan de l'architecture. L'investissement en vue de sa réalisation s'établira à un total de 1.900.000 F. ... une somme considérable pour l'époque.
À l'instar de l'intérêt précoce manifesté vis-à-vis de l'électricité par le "fondateur" Auguste Marin, l'attention particulière dont témoignèrent ses successeurs à l'égard de cette problématique contribue à expliquer non seulement les succès industriels glanés dès les origines de la société mais également la richesse actuelle de son patrimoine dans ce domaine.
La société anonyme des Carrières du Hainaut peut en effet s'enorgueillir d'avoir possédé l'un des plus anciens sinon le plus ancien témoin architectural de l'histoire de l'électricité du pays (voire dans un rayon beaucoup plus large).
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