III. Le visage d'une carrière
Chaque carrière présente une physionomie qui lui est propre. Dans le cas de la S.A. des Carrières du Hainaut, celle-ci se met en place dans les cinq premières années de l'histoire de l'entreprise.
Des dessins, des photographies, des cartes postales et des descriptions de la carrière permettent de préciser le visage que cette dernière se donne dès ses débuts et que, au travers d'adaptations continues, elle présente de nos jours encore pour une large part.

Exploitation en vallée
Le principe technique retenu au départ est celui d'une exploitation dite "en vallée". Ce qui signifie que la remonte des blocs s'effectuera par des wagonnets tirés du haut de la carrière sur une rampe ou plan incliné dont la pente est de 34 centimètres au mètre. Il s'agit d'une technique traditionnelle qui s'appuie entre autre sur l'utilisation de cabestans placés en divers points stratégiques de la carrière et notamment en haut de la rampe d'extraction. En utilisant tantôt l'un et tantôt l'autre de ces cabestans, on rapproche d'abord le bloc du pied de la rampe, puis on l'amène sur le bord du trou.

Entre motte et falaise
Dans le cas d'une telle exploitation en vallée, le "trou de carrière" conserve des contours irréguliers. Vers le nord, il se termine en pente douce et se prolonge par la motte où l'on accumule tous les déchets de production (terre de déblai et pierres inutilisables). Vers le sud, sens dans lequel plongent les bons bancs selon une pente de 17 centimètres au mètre, il prend l'allure d'une falaise d'une quarantaine de mètres de profondeur, falaise tracée selon un alignement perpendiculaire au sens de la plongée des bancs. Tracer cette falaise est un acte fondamental qui suppose que, malgré le fait que les bancs de pierre se prolongent dans le sous-sol avec les mêmes caractères et les mêmes qualités, on renonce à les exploiter au-delà d'une certaine profondeur. La falaise se situe donc à l'endroit précis au-delà duquel on estime que le travail de découverture prendrait des dimensions disproportionnées. Vers la surface, la falaise est relayée par des murs de soutènement retenant les quelques mètres d'argile qui recouvrent les bancs directement exploitables.

Le travail au buffet
Dans le fond de la carrière, les rocteurs de buffet travaillent selon les lits de pierre. Ces lits ont noms ici : pas de loup, litée à dalles, banc à soufflets, mauvais deux mètres, gros banc, cul de poupli et aussi belle litée, grosse fine, blanche tache et, tout au fond, cliquantes. A l'aide de coins, ils détachent des parallélépipèdes (aussi réguliers et aussi volumineux que possible) des bancs superposés.Les rocteurs de buffet sont confrontés à tous les accidents géologiques qui affectent la régularité du gisement. Dans la plupart des cas, il s'agit de petites failles qu'il convient de négocier au mieux. Mais des désordres plus considérables peuvent se présenter. À cet égard, la "Grande Coupe" qui, juste à la fin de la Seconde Guerre mondiale, apparaîtra du Nord-Est au Sud-Ouest à travers tout le gisement, constituera "l'accident" majeur qui perturbera une grande partie des activités d'extraction pendant plusieurs décennies.

Des équipements rassemblés autour de la machine à vapeur.
C'est en surface que la nouvelle carrière prend une allure qui bouleverse les conceptions anciennes. Alors que, jusque là, les bâtiments de carrière se trouvaient en général dispersés en divers points des chantiers, la société anonyme des carrières du Hainaut innove en regroupant l'essentiel des bâtiments en un ensemble unique et intégré.

La raison d'être de cette concentration tient pour l'essentiel à la généralisation du recours aux ressources de la machine à vapeur. Cette dernière est certes connue dans les carrières de l'Ancien Monde dès le début du 19e siècle, mais elle s'ajoute là à des structures préétablies. Dans le cas des nouvelles carrières qui apparaissent un peu partout à la fin du 19e siècle (et c'est notamment le cas aux carrières du Hainaut), l'ensemble de l'équipement industriel se trouve expressément conçu en référence à la grande source d'énergie du moment : la machine à vapeur. C'est, en effet, à une puissante machine à vapeur centrale que l'on demandera l'essentiel de l'énergie nécessaire tant pour l'extraction des blocs à partir du fond de la carrière que pour la mise en mouvement des armures de scierie. Les contraintes liées aux faibles capacités de transmission de cette énergie (toujours de manière directe par câbles, filins ou courroies) imposent de concentrer, autant que faire se peut, tous les équipements dont le fonctionnement dépend de cette énergie.

La révolution des scieries
Dans le même temps, le développement des produits de scierie (désignés globalement sous le nom de "tranches") fait justement des halls où les armures sont installées la part la plus conséquente de l'équipement industriel des carrières. La scierie permet en effet de débiter en grandes tranches (plus ou moins épaisses selon les besoins) les blocs que les rocteurs "détachent" de la masse des bancs.

Dans le domaine de la pierre bleue, la mécanisation du processus de production des tranches apporte la solution au vieux problème des maîtres de carrière, celui en l'occurrence de l'épaisseur des bancs. Car il était autrefois particulièrement délicat de recouper un bloc dans le sens de son épaisseur.

Avec la mise au point de l'armure de scierie, l'ancienne difficulté devient même un avantage dans la mesure où elle permet, grâce à la mise au point "d'armures" réglables à lames multiples, de produire pratiquement à volonté tous les types de tranches dont on a besoin et selon les quantités désirées. La scierie permet encore la mise en forme d'un produit stéréotypé auquel le tailleur de pierre apportera manuellement la finition et les "retouches" qui s'imposent. Faisant alors l'objet d'une demande considérable, les produits sciés permettent de diminuer les coûts tout en facilitant la massification de la production. Une énergie considérable est évidemment requise pour obtenir le fonctionnement d'équipements tels que les armures de scierie.
La machine a vapeur occupera donc la position centrale parmi les bâtiments industriels de la nouvelle carrière. Elle jouxtera les halls de scierie auxquels elle sera reliée par des courroies et des arbres de transmission directe. Elle pilotera également le treuil placé au sommet de la rampe et permettra ainsi le développement d'une puissance maximale pour la remonte des blocs les plus lourds.

La distribution des chantiers
Dans leur forme première, les installations de la S.A. des carrières du Hainaut ne se limitent évidemment pas au siège d'extraction, à la rampe et à l'ensemble des scieries machines à vapeur. Toute une organisation règne autour de ces trois pôles. Des zones spécialisées de chantier et de stockage de blocs sont distribuées en surface. Un réseau largement ramifié de voies ferrées, parcourues notamment par des grues locomobiles, permet toutes les manipulations des blocs, qu'ils soient bruts, en situation d'achèvement ou terminés.
Puisque l'on se trouve en site neuf, les espaces ont pu être organisés d'emblée selon des principes rationnels : arrivés au sommet de la rampe, les wagonnets en provenance du fond du gisement sont placés sur une plaque tournante qui permet de les diriger vers le chantier des pierres brutes (au nord des scieries, entre ces dernières et la falaise). Les blocs y sont stockés avant d'être transbordés sur des "chars à bloc" expressément conçus pour être introduits directement sous les armures des scieries. Ils en ressortent sous forme de tranches. Ces dernières sont ensuite stockées méthodiquement dans une sorte de grand magasin à ciel ouvert ("chantier des pierres sciées") où des grues locomobiles viendront les cueillir pour les faire passer, toujours plus au sud, sous les auvents de paille des tailleurs de pierre ("chantier de taille" ou "chantier de façonnage"). Une fois terminés, les produits seront entreposés en vue de leur expédition par rail entre les chantiers de taille et la voie ferrée. Les bureaux, centre nerveux de la carrière

A l'ensemble technique des équipements de la carrière s'ajoute évidemment un bâtiment administratif (les "Bureaux") qui se tient à l'écart de l'agitation et du vacarme industriel. Il est situé à l'entrée de la carrière. Il sera accompagné des hangars (le terme traditionnel est "la baraque") où s'effectuera, après 1902, la formation des futurs tailleurs de pierre (les "gamins"). Un grand fronton annonce à cet égard "Ecole d'apprentissage des tailleurs de pierre. Carrières du Hainaut".

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