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II. Naissance de la "Société Anonyme des Carrières du Hainaut"
C'est dans le contexte qui vient d'être décrit que naît la Société Anonyme des Carrières du Hainaut. Tous les caractères de la nouvelle génération des carrières de pierre bleue se retrouvent dans la physionomie et les structures de la nouvelle société : implantation en site neuf, loin de tout affleurement naturel, association de capitaux pour permettre un important investissement de départ, risques plus ou moins bien calculés ...
Avant d'examiner les traits matériels de l'entreprise (localisation, équipement, nature du gisement ...), il importe de se pencher sur un acte notarié. Le contrat qui officialise la mise en place de la société anonyme des Carrières du Hainaut correspond à un acte reçu par Maître Amé Demeuldre, notaire à Soignies, le 28 mai 1888 (acte publié au Moniteur le 16 juin suivant).
Une carrière avant la carrière
L'acte reçu par le notaire DEMEULDRE permet d'abord de retracer la "préhistoire" de la Société anonyme des Carrières du Hainaut. Il associe en effet les suites d'une mise en liquidation à un apport de terrain et à la souscription de 600 parts nouvelles.
L'article 5 des statuts de la nouvelle société dispose en l'espèce que "les comparants de première part [en l'occurrence les liquidateurs de la société Albert DEVER et Cie] font apport de tout ce que possède et doit la Société Albert DEVER et Cie ... : "les immeubles, matériel, approvisionnement, marchandises, marchés et traités conclus et en négociation, créances, droits et obligations, enfin toute la situation commerciale et industrielle de ladite société, tant active que passive". Dans l'article qui suit, cet apport est estimé à 825 actions.
La S.A. des Carrières du Hainaut s'édifie donc dans un premier temps sur les fondations d'une société plus ancienne, victime de difficultés financières, en l'occurrence la "société en commandite simple Albert DEVER et Cie". L'histoire de cette société est brève et peu connue. On sait toutefois qu'elle avait été constituée le 13 février 1885, soit un peu plus de trois ans auparavant. Elle associait au départ des propriétaires fonciers (Jean-Joseph CAROLY, avocat à Bruxelles, et les héritiers DESMETTE) disposant de terrains reconnus favorables à l'exploitation de carrières de pierre bleue et situés dans le vallon du Calais (pour une superficie totale de plus de 6 hectares) à diverses personnalités disposant quant à elles des capitaux nécessaires à la valorisation de ces terrains (comte Oswald de KERCHOVE de DENTERGHEM, Henri CARETTE-DEVER, Henri LION). Albert DEVER, ingénieur d'origine montoise et qui se trouve sans doute à l'origine du "montage financier", apparaît quant à lui, comme l'administrateur de la nouvelle société.
Il est vraisemblable que les initiateurs du projet se heurtent très vite à des difficultés insurmontables, difficultés dont tout porte à croire qu'elles se concentrent dans le domaine des disponibilités financières. Quoi qu'il en soit, la société DEVER et Cie se trouve dissoute et mise en liquidation le 8 décembre 1887. Parmi les liquidateurs apparaît le nom d'un certain Emile LEMAIGRE, négociant à Charleroi.
Une société dont l'existence fut éphémère (puisque d'une durée de moins de trois ans) a donc préparé le terrain pour l'implantation de la S.A. des Carrières du Hainaut. Ne disposant pas d'une envergure financière suffisante, cette société passe la main à une nouvelle équipe qui se met au travail à l'aube de la belle saison 1888 et engrange déjà un bénéfice de l'ordre de 42.000F à l'issue du premier exercice (31 décembre 1888). C'est dire que l'équipement est déjà opérationnel et que la relance de la carrière sous le nom de "Carrières du Hainaut" était davantage conditionnée par l'apport de capitaux nouveaux que par des remèdes à apporter à des problèmes d'ordre technique voire à des surprises sur le plan géologique.
Le décor
En mettant sur pied un projet de carrière dans le vallon du Calais (à l'ouest de l'agglomération sonégienne), l'ingénieur Albert DEVER participe au mouvement lancé dès 1879 et dont l'enjeu principal consiste à trouver la pierre bleue dans un secteur où elle n'avait jamais été recherchée jusque là.
Attestée par l'archéologie dès l'antiquité et par des écrits dès le 14e siècle, l'exploitation du gisement de calcaire de Soignies s'est cantonné jusqu'à la fin du 17e siècle à la production de moellons et de chaux. Les "trous" s'échelonnent alors le long de la Senne et du ru Caffenière entre la chapelle Saint-Roch (rue de l'Ecole Moderne) et le chemin de la Ghésardrée, soit à l'est de l'agglomération, sur les sites où les affleurements étaient connus dès le début de notre ère.
La concurrence y provoque la multiplication de "trous" et de chantiers aux intérêts enchevêtrés. Quelques sociétés se détachent cependant dont celles dirigées par la famille Wincqz d'une part et la famille Rombaux de l'autre.
C'est l'évolution des investigations et des connaissances géologiques qui révèle à tous que la pierre peut également se trouver ailleurs. Il ne faut pas longtemps pour que l'on identifie le vallon du Perlonjour (plus à l'est) et le vallon du Calais (à l'ouest de la ville) comme les secteurs privilégiés où des terrassements révéleront des gisements inattendus et qu'on imagine d'emblée gigantesques. Dès octobre 1879, on apprend en ville que "MM. Léopold HUET et Cie sont occupés à ouvrir une carrière entre la ferme Berlaimont et le chemin de fer de l'Etat, au-delà du "Petit Château". Les apparences sont des plus favorables". Quelques mois plus tard (25 août 1880), un journal local apprendra à ses lecteurs que "l'ouvrier terrassier Picquery a eu la jambe écrasée sous un wagon à la carrière HUET et Cie et qu'il a succombé à l'amputation".
L'analyse des documents permet de montrer que la carrière HUET et Cie est bien la première carrière de ce nouvel Eldorado du calcaire que l'on désignera bientôt à Soignies sous le nom de "nouveau monde". C'est d'ailleurs sous le nom de "Société anonyme des carrières du Nouveau Monde à Soignies" que la carrière HUET (à laquelle s'associent désormais FAYT et Cie) sera reprise par de nouveaux actionnaires, de 1896 à la dissolution en 1908. Plus tard, la société HUET sera réactivée sous le nom de carrière Rombaux. C'est au-delà des vestiges de cette société, vers l'amont du Calais, que la société DEVER, ancêtre de la société anonyme des Carrières du Hainaut, s'implante dès 1885.
Ancien et nouveau monde
Par association, on parlera bientôt de "Ancien Monde" pour désigner en général les carrières situées dans le secteur de la Senne, autour de l'actuel chemin Mademoiselle Hanicq.
Ancien et Nouveau Monde se différencient sur nombre de points et notamment sur la manière dont le paysage industriel s'organise et évolue de part et d'autre.
En cette fin du 19e siècle, l'Ancien Monde apparaît comme un enchevêtrement d'exploitations de toutes tailles (mais généralement moyennes ou petites) nées à diverses époques. La concurrence a provoqué une occupation en mosaïque. Des mottes créées alors que l'on ignorait la logique du gisement et notamment la plongée des bancs vers le sud entravent le développement normal des entreprises d'extraction. Certaines exploitations anciennes ont même été remblayées et imposent des nouveaux creusements ou, pour le moins, des adaptations coûteuses. La taille et la configuration de la plupart des entreprises empêchent une approche sérieuse des problématiques d'industrialisation et de rationalisation.
Au Nouveau Monde, on pourra d'emblée s'installer largement. Moyennant l'achat des surfaces nécessaires (ou la simple intégration des propriétaires fonciers concernés parmi les actionnaires de la société), on disposera d'une assiette mieux en proportion avec des projets industriels d'envergure. La proximité de la voie ferrée permettra un raccordement aisé pour l'acheminement du charbon (près de 2500 tonnes consommées par la société anonyme des Carrières du Hainaut pour la seule année 1891) et l'expédition des produits. Travaillant en terrain neuf, l'"entrepreneur de carrière" pourra disposer ses installations à sa guise (et au mieux d'une exploitation scientifique du gisement). Ces avantages étant toutefois partiellement compensés par le fait que l'exploitation comporte toujours une part non négligeable de risque du fait de l'irrégularité possible du gisement et qu'elle impose évidemment des frais considérables d'installation (puisqu'on travaille en terrain neuf).
Premières installations
La création de la société anonyme des Carrières du Hainaut apparaît comme une relance appuyée sur un refinancement du projet de la carrière DEVER. Sans doute, les importants terrassements qu'impose le fait que la carrière s'ouvre non plus dans le fond de la vallée mais sur le plateau (et ce malgré l'avantage qu'offre le vallon du Calais) ont-ils été largement entamés par DEVER et Cie. Respectant en cela la logique du gisement, la motte a évidemment été implantée au nord du siège d'extraction.
Dans cette perspective, le bénéfice qu'affiche la nouvelle société dès le mois de décembre 1888 ne repose peut-être que sur la valorisation des argiles de "découverture". Mais il semble plus raisonnable d'y voir le fruit de la vente des premières pierres extraites.
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