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Avec mes remerciements à Messieurs Jean-Paul Van Den Abeele et Paul Gosset pour leur autorisation de publication et à Monsieur Charles Dubois pour les documents.
1 Le long chemin vers ... "La Concorde"
La mise sur pied, en 1894, de la coopérative "La Concorde" apparaît, dans l'histoire de Soignies, comme le point de départ d'un mouvement de grande ampleur. Les effets de ce mouvement continuent à se manifester dans de nombreux secteurs de la vie locale. C'est qu'on peut y rattacher aussi bien la genèse d'un "monument" (la "Maison du Peuple") ou d'une organisation syndicale, que l'histoire de groupements musicaux, d'une bibliothèque ou d'une salle de spectacle...
"La Concorde" est un point de départ. Elle est également l'aboutissement d'un processus dont les premières manifestations peuvent être recherchées sur une période couvrant plusieurs décennies. C'est cette "préhistoire" de "La Concorde" que nous souhaitons éclairer ici.
1.1 UN CADRE SOCIAL ET ECONOMIQUE RENOUVELE
1.1.1 Les révolutions
La toile de fond est séculaire. C'est la Révolution Française qui bouleverse le vieux tissu des rapports sociaux en supprimant notamment les corporations et en proclamant la liberté d'association. C'est la Révolution industrielle qui pose les fondements des nouvelles relations qui s'établissent entre l'homme et la société d'une part, les actes de production et les ressources consommables de l'autre.
Une mutation de très grande envergure se développe tout au long du 19e siècle, multipliant ses effets, faisant surgir de nouvelles questions, ouvrant des perspectives inattendues. Au fur et à mesure que le siècle s'avance, les répercussions sociales s'amplifient. La chose tient notamment au nombre de plus en plus grand de personnes directement concernées par les mutations économiques en cours. Mais elle s'explique également par l'apparition de déséquilibres nouveaux dans la structure sociale et par l'éclosion de principes novateurs sur le plan de la philosophie politique.
1.1.2 Une population nouvelle dans un quartier nouveau
On connaît mal la situation sociale et économique des ouvriers carriers avant le milieu du 19e siècle. La rareté des documents écrits, le nombre encore relativement modeste des personnes concernées et la faible concentration de leurs effectifs sont autant de facteurs qui expliquent cette ignorance de la part des historiens.
C'est dans le domaine démographique et dans celui du développement urbain que les indices se manifestent d'abord avec le plus de netteté. En 1812, on ne dénombre que 92 personnes employées dans l'ensemble des carrières sonégiennes. C'est moins qu'à la fin de l'ancien régime. C'est très peu par rapport à une ville qui compte plus de 4.000 habitants.
En 1846, les exploitations de pierres de Soignies emploient 656 personnes, soit davantage que l'ensemble des carrières du bassin trois-quarts de siècle plus tôt. Les effectifs doublent dans le courant des quarante années qui suivent. On compte en effet 1395 ouvriers en 1880. Par la suite, il doublera encore en vingt ans, conduisant au record historique atteint en 1900, soit 2709 personnes employées dans l'ensemble des carrières de Soignies.
Cette croissance ne peut s'expliquer par le seul développement interne. Elle correspond en effet à un important apport de main-d'oeuvre nouvelle. Les villages voisins (Naast, Horrues et Neufvilles principalement) ainsi que certaines régions rurales plus éloignées (notamment en pays flamand) fournissent la main-d'oeuvre non qualifiée. Celle-ci reste très demandée (principalement en été au moment où le flux des commandes est le plus important du fait de la réouverture des chantiers dans le domaine de la construction). A côté de la foule des journaliers qui continuent à effectuer la navette quotidienne entre le village et la carrière, de plus en plus de "tailleurs de pierre" s'installent à demeure.
C'est ainsi qu'en quatre générations, de 1800 à 1900, une population nouvelle se constitue et prend progressivement conscience de ses préoccupations communes et de ses intérêts collectifs. Des liens se tissent tant familiaux qu'amicaux. Un mode de vie s'affirme. Une société de type nouveau a maintenant sa "ville" aux portes de l'ancienne ville: "Soignies Carrières".
Les premiers arrivés (dès le 18e siècle) se sont installés à l'extrémité de l'actuelle rue Grégoire Wincqz. Ce secteur révèle encore plusieurs millésimes antérieurs à 1850. Au fil de l'accroissement de la main-d'oeuvre industrielle, l'habitat présente d'abord une certaine tendance à la dispersion: les ouvriers ne forment pas une agglomération mais des îlots et des rivages composés chaque fois de quelques maisons jointives. Des cours et des corons sont établis, notamment dans le secteur du chemin Tour Lette. Diverses formes de solidarité s'y développent.
A partir des années 1870, des maisons d'un type nouveau (une porte et une fenêtre au rez, deux fenêtres d'un gabarit de plus en plus proche de la fenêtre du rez à l'étage) font leur apparition à la rue des Chaufours et dans les environs du Chemin Bodinet. On construira ensuite en occupant tous les vides laissés le long de la rue des Carrières (actuelle rue Grégoire Wincqz). Suite à la création de la rue Privée Wincqz (actuelle rue Pierre-Joseph Wincqz), de nouvelles séries de maisons feront leur apparition entre le parc "Pater" (en réalité ancien château Wincqz, passé ensuite dans la famille Paternoster) et la voie ferrée. Il en ira de même dans le secteur de la rue Emile Vandervelde et tout au long de la chaussée du Roeulx.
Nombre de ces maisons seront construites sur l'initiative des patrons. Les maisons du "rivage Wincqz" (ou "rivage de la Grande Carrière", au bout de la rue Grégoire Wincqz) ou de la rue P.J. Wincqz sont particulièrement significatives à cet égard. Un certain nombre d'ouvriers (des tailleurs de pierre principalement) peuvent même envisager dès ce moment la construction ou l'achat d'une maison.
Pour qui parcourt ces rues souvent défoncées par le trafic incessant du charroi lié aux chantiers et aux exploitations de pierre de taille, Soignies Carrières apparaît d'emblée comme un quartier industriel se distinguant de manière particulièrement nette de l'ancienne agglomération urbaine. L'installation, sur son haut talus, de la voie ferrée Mons-Bruxelles (1841) tombe à point nommé pour concrétiser sous une forme radicale et hautement symbolique la séparation entre "la ville" et "les Carrières". Le nouveau "quartier" prend progressivement l'aspect d'une authentique agglomération urbaine : une école primaire s'installe à la rue des Carrières dès 1879 (école des Franciscaines à la rue Grégoire Wincqz). L'église de l'Immaculée Conception sera inaugurée en 1907.
En implantant des rues nouvelles (spécialement la rue Pierre-Joseph Wincqz) et la place Joseph Wauters, on bouclera la mise en place d'une véritable cité de type industriel dans les environs immédiats des carrières.
La nouveauté de ce quartier et la proximité des industries (notamment les tanneries, dans le secteur du ruisseau de la Cafenière, et la sucrerie Wincqz, à l'emplacement de l'actuelle gobeleterie Durobor) y entraîneront un grand nombre de nuisances. Le passage répété des chariots lourdement chargés sur tous les chemins menant aux carrières, les carences en matières d'éclairage public et d'hygiène (spécialement dans le domaine de la distribution d'eau potable) rendront particulièrement pénibles les conditions d'existence dans le nouveau quartier.
La situation sanitaire est d'autant plus déplorable que les déchets s'accumulent insidieusement sans que les services urbains ne pensent à étendre jusque là leur rayon d'activité. La "ferme des boues" (ancêtre du service de ramassage des immondices) n'exerce son action qu'à l'intérieur des anciens remparts de la ville.
Les débordements périodiques de la Senne n'arrangent certes pas les choses. Pour ajouter au côté le plus sombre de ce tableau, on évoquera les ravages de l'alcoolisme et l'habitude du cabaret qui, ici comme ailleurs, paraissent s'être manifestés avec le plus d'acuité dans les dernières décennies du 19e siècle.
1.1.3 L'évolution de l'organisation du travail
Dans notre région, l'extraction et le travail de la pierre correspondent à des réalités très anciennes. La première moitié du 19e siècle apporte des nouveautés promises à un grand avenir, dont la machine à vapeur et le chemin de fer. Il faut toutefois attendre le milieu du siècle pour assister à des transformations décisives. L'accroissement de la main-d'oeuvre s'accompagne de l'apparition de conditions de travail d'un type entièrement nouveau. De nombreuses entreprises passent rapidement le cap de la centaine de travailleurs employés. Les relations entre patrons et ouvriers subissent bientôt les conséquences de ce grossissement des effectifs. Les impératifs liés à des entreprises de type industriel ne peuvent plus être ceux que l'on connaissait dans les entreprises familiales encore très répandues dans les premières années du 19e siècle.
A partir du moment où des centaines d'ouvriers trouvent quotidiennement à s'employer dans les carrières de l'Ancien Monde (Soignies), un nouvel ordre social est appelé à naître.
1.2.1 Les débuts d'une prise de conscience
Dans le domaine de l'histoire des carrières, on n'a gardé aucun écho d'une éventuelle prise de conscience ..ouvrière" avant la fin de l'ancien régime. C'est la question, évidemment fondamentale, de la nourriture qui semble éveiller les premières revendications ouvrières peu après 1800.
La part des dépenses d'alimentation dans les budgets des travailleurs manuels reste largement prépondérante dans tout le courant du 19e siècle. Manger est la préoccupation première.
La main-d'oeuvre qui se fixe autour des carrières est constituée pour l'essentiel d'anciens ruraux qui se détachent progressivement de leurs racines et de leurs traditions paysannes. Nombreux sont certes ceux qui restent attachés à l'exploitation d'un modeste jardin (à condition d'en avoir la place et ... le temps) et d'un petit élevage (les lapins de la kermesse des carrières étaient réputés au début de ce siècle).
Mais le jardin ne peut apporter le pain quotidien. Dès le début du 19e siècle, les habitants d'Ecaussinnes réclament et obtiennent la création d'un marché hebdomadaire spécialement destiné à fournir à la population ouvrière des denrées de première nécessité (essentiellement le grain ou la farine, le beurre et le saindoux, peut-être le lard). Les documents du temps insistent surtout sur la perte de temps considérable pour les ménagères obligées d'aller chercher au loin les éléments de base du "menu" ouvrier.
A Soignies, les ménagères des carrières fréquentent le marché du mardi sur la Grand-Place. Elles y trouvent la farine nécessaire à la fabrication du pain quotidien. Le prix de la farine dépend alors très étroitement de la production régionale ou nationale et peut encore subir des variations brutales. La crise agricole de 1848 résulte d'une crise de production céréalière. Les prix montent en flèche tandis que les commandes (et les salaires) diminuent sur tous les chantiers. Durant deux années, les carrières de Soignies tournent au ralenti. Les ouvriers sont obligés d'aller chercher du travail dans le siège d'extraction de la carrière Rombaux à Horrues. Ils y recevront un salaire dérisoire (1f20), payé d'ailleurs directement en farine.
L'importance du pain est encore soulignée par l'épisode suivant: en 1853, MM. Baatard et Wincqz, maîtres de carrières à Soignies, augmentent temporairement de 10 % la journée de leurs ouvriers "à cause de la cherté des subsistances". Durant la plus grande partie du 19e siècle, les dépenses de nourriture occupent une place prépondérante dans les budgets ouvriers. Les revendications salariales ne seront donc, le plus souvent, que l'expression de la crainte de ne pouvoir manger à sa faim.
La première action collective connue dans le secteur des carrières apparaît à Feluy en 1835. Le 13 mars de cette année, le Procureur du Roi de Charleroi informe le Procureur Général du fait que les "ouvriers employés aux carrières de Feluy ont formé une coalition pour faire enchérir la journée de travail". Ils ont cessé le travail dès le 3 mars et "ont adressé à ceux d'Arquennes (où se trouvent également des carrières) des écrits anonymes contenant des menaces pour le cas où ils n'abandonneraient point les travaux". On apprend également d'après ce rapport que la grève avait été décidée lors d'une assemblée groupant des ouvriers des différentes carrières de Feluy. Des mandats d'amener furent lancés contre huit "chefs ou moteurs".
L'événement est révélateur à maints égards. Voilà des ouvriers qui se réunissent pour discuter des salaires. Leur action ne se cantonne pas à telle ou telle entreprise mais regroupe des travailleurs appartenant à plusieurs carrières. Au terme d'une assemblée, ils décident d'un arrêt de travail en vue de contraindre les patrons à accorder une augmentation salariale. Ils savent enfin que leur revendication n'aboutira que si le bassin voisin suit le mouvement. La répression est quasiment immédiate.
A Soignies, le premier signe palpable de la solidarité ouvrière se manifeste le 22 juillet 1854. Ce samedi là, à 10 heures du matin, plus de la moitié des ouvriers travaillant dans les carrières de Soignies (soit sans doute près de 400 personnes) se retrouvent sur la Grand-Place de Soignies, face à l'hôtel de ville. En prenant cette initiative, les ouvriers carriers s'en prennent d'abord aux autorités communales (que préside d'ailleurs depuis deux ans un maître de carrières, Pierre-Joseph Wincqz). Ils veulent, de cette manière, amener les mandataires publics à intervenir auprès des marchands de faune. Ils attendent de ces derniers qu'ils ajustent plus raisonnablement le prix de cette denrée de toute première nécessité. Le journal qui relate l'événement prend parti contre cette manifestation en invoquant son intitulé et loue les maîtres de carrières "qui ont assez d'emprise sur leurs ouvriers pour détourner de telles actions".
Un autre indice de la situation économique dans laquelle se trouvent les carriers sonégiens vers le milieu du 19e siècle est fourni par un témoignage publié dans la "gazette de Soignies" en 1896. Celle-ci invite ses lecteurs à retourner un demi-siècle en arrière pour constater qu'à l'imperfection des procédés d'exploitation correspondait la misère chez nos ouvriers, mal payés, mal logés, mai vêtus, mai nourris" et poursuit en déclarant "il n'y a guère que trente ans (soit vers 1866) que les choses ont commencé à changer et ... la situation de nos ouvriers s'est totalement transformée".
Il faudrait certes, face à un tel témoignage, faire la part entre l'embellissement du présent et la dramatisation du passé. Le journal se donne en effet pour objectif de montrer que la situation des ouvriers carriers est devenue "enviable".
1.2.2 "La Caisse de prévoyance pour les Ouvriers carriers à Soignies"
Les préoccupations qui habitent les ouvriers carriers du milieu du 19e siècle portent également sur les éventuels accidents qui risquent d'enlever au travailleur (et, par voie de conséquence, à sa famille) la possibilité de subvenir normalement à ses besoins.
Le travail dans les carrières ne s'effectue pas sans risque. Les ouvriers le constatent de plus en plus souvent. Les patrons également.
C'est en 1857 qu'apparaît la "caisse de prévoyance pour les ouvriers carriers à Soignies". Cette "caisse" n'est pas une mutuelle. Il s'agit plutôt d'un organisme mis sur pied sur l'initiative des patrons, géré par eux et destiné à apporter une aide aux ouvriers malades et handicapés ainsi qu'aux veuves d'ouvriers "tués" dans la carrière. La liste des "membres faisant partie de la caisse de prévoyance des ouvriers carriers à Soignies" lors de l'assemblée générale du 9 avril 1863 se présente comme suit : "MM. Pierre-Joseph Wincqz (maître de carrières), Simon Baatard (maître de carrières), Henon (directeur gérant de la Société civile Henon et Cie, successeurs de la société Rombaux, Fontaine et Cie), Louis Prévot (directeur gérant de la Société Anonyme pour l'exploitation des carrières Rombaux à Soignies) et Pierre Bergeret (appareilleur intervenant comme "délégué" pour les ouvriers de Soignies)".
Les fonds alimentant la caisse ont plusieurs sources et notamment une retenue de 1 % sur les salaires des ouvriers et une subvention des maîtres de carrières équivalente à 1 % des salaires payés à leurs ouvriers. S'y ajoutent des subsides de la province.
En 1860, la caisse nomme deux médecins. Chacun d'eux reçoit 700 francs par an pour soigner les ouvriers blessés ou malades. En 1863, cette caisse de prévoyance fonctionne grâce à un capital de quatre fois 4000 francs produisant quatre fois 180 francs de rente par an. Le capital de la caisse se trouve également augmenté du solde d'un compte de la "Société Générale pour favoriser l'industrie Nationale (siège de Mons)". Ce solde atteint 820 francs en 1863.
Le procès-verbal de l'assemblée générale du 9 avril 1863 signale le fait que la caisse est amenée à restreindre à partir de ce moment la portée de ses interventions. Cessant d'assurer la prise en charge des dépenses relatives aux médicaments nécessaires aux ouvriers et constatant que ces "dépenses augmentent de manière effrayante", elle décide de cesser désormais de les donner aux frais de la caisse. C'est ainsi qu'à dater du 30 juin 1863, "les médicaments ne seront plus donnés aux ouvriers" ce dont on demande à M. Prévot de prévenir les médecins et le pharmacien.
Le document se termine sur la note suivante : "L'économie notable qui résultera de la suppression des médicaments devant permettre d'accorder des pensions aux ouvriers invalides ou aux veuves de ceux tués, l'assemblée décide qu'il y a lieu, conformément à l'article 18 des statuts de la caisse qui l'y autorise, d'accorder quelques pensions se montant à 150 f. par an". Les cas cités à la suite de cette note montrent que la "caisse de prévoyance" ne prend en compte que les handicaps physiques et en aucune manière les difficultés économiques et sociales des ouvriers.
1.2.3 Les premières organisations ouvrières
Même s'ils sont capables de se mobiliser pour l'une ou l'autre occasion, les ouvriers carriers de Soignies ne disposent jusqu'à l'aube des années 1870 d'aucun organe représentatif ni d'aucune structure permanente. En cas de coup dur survenant à l'un d'entre eux, ils constituent des cagnottes (que l'on appelle "listes" à la fin du siècle) dont le produit est destiné à la victime.
Le 5 octobre 1872, une grève éclate à Soignies. Les rocteurs, payés à la journée, demandent une augmentation tandis que les tailleurs de pierre, payés à la pièce, demandent une majoration des tarifs. Les maîtres de carrières se concertent et, pour montrer leur détermination, décident de laisser inonder les carrières en arrêtant les machines d'exhaure. La décision concrétise l'attitude des patrons et dramatise le conflit. Inonder la carrière c'est menacer l'ouvrier de le priver de travail pendant toute la période qui sera nécessaire pour rendre de nouveau le fond de la carrière accessible aux travailleurs.
La gendarmerie vient s'installer à Soignies où le calme cependant se maintient. Pour faire face à l'épreuve de force, les ouvriers cherchent à s'employer à Ecaussinnes ou à Bruxelles. Telle est d'ailleurs la réaction traditionnelle en cas de conflit de travail survenant dans le domaine des carrières. Les ouvriers spécialisés vont s'embaucher dans les carrières ou les chantiers voisins (vers lesquels les commandes ont d'ailleurs tendance à se déplacer) tandis que les journaliers non spécialisés visitent les fermes ou se dirigent vers les zones d'extraction houillère. Le 9 novembre, jour de la traditionnelle fête des Quatre Couronnés (patrons des carriers), la grève est considérée comme terminée sans que les ouvriers aient obtenu quoi que ce soit.
A dater de ce moment, les mouvements sociaux dans le domaine des carrières prennent une ampleur nouvelle. La chose tient pour une part non négligeable à l'augmentation incessante et de plus en plus rapide du nombre de travailleurs. 1.2.4 Les caisses de secours mutuel
C'est à cette même époque qu'apparaissent à Soignies comme à Ecaussinnes les premières caisses de secours mutuels. On y reconnaîtra évidemment le signe de l'apparition d'un sentiment d'appartenance et de solidarité partagé par un nombre de plus en plus important de membres de la "classe ouvrière". Le sentiment de constituer un groupe social à part entière, ayant ses aspirations et ses difficultés propres, se fraie progressivement un chemin à travers le développement de telles sociétés.
C'est le 19 novembre 1871 qu'une société de ce type se crée à Soignies. Elle se fait connaître sous le nom d'Association Libre des Ouvriers tailleurs de pierre de Soignies". Suspectée au départ d'être un organe de déstabilisation sociale (ce qui est signe qu'une certaine crainte existe déjà à ce moment dans les milieux de la bourgeoisie locale), elle donnera bientôt tous les apaisements nécessaires en se présentant comme une société placée sous la tutelle de l'Eglise.
C'est également vers cette époque, mais dans un contexte totalement différent, que se manifestent les premiers signes de la mise en place de structures syndicales plus spécialement centrées sur les problèmes propres au monde des tailleurs de pierre.
Ce n'est toutefois pas dans les bassins d'extraction en voie d'industrialisation rapide que l'on voit se manifester les premières ébauches de l'idée syndicale mais plutôt à Bruxelles dans le cadre d'associations d'ouvriers spécialisés.
Un "syndicat des marbriers" est signalé à Bruxelles dès 1872. Considéré comme l'un des plus anciens syndicats de la ville, il n'est pas sans rappeler, par certains de ses aspects, les corporations de l'ancien régime. Les intentions certes ont changé et l'idéal social l'emporte sur le corporatisme. Au syndicat des marbriers de Bruxelles "il y a toujours eu une assez grande affluence". Les auteurs précisent : "à cette époque, le travail du marbre ne se limitait pas au polissage comme maintenant. On taillait et on sculptait le marbre; on faisait de véritables oeuvres d'art. Le métier était très agréable, mais exigeait un très long apprentissage, qui faisait des ouvriers de véritables spécialistes.
C'est probablement cela qui conférait à ce syndicat son influence". On le voit, le syndicat des marbriers se distingue encore très nettement à son origine de ce que seront les syndicats carriers à la fin du 19e siècle. Il s'agit davantage à ce moment d'une association d'ouvriers spécialisés évoluant en contact étroit avec une bourgeoisie cultivée que d'une association de prolétaires soumis à l'exploitation de patrons tout puissants.
Cette organisation d'ouvriers qualifiés n'aura qu'une première existence assez éphémère. Elle renaîtra cependant de ses cendres en 1884 sous le même nom de "Syndicat des marbriers".
1.3 AGE D'OR ET LIGUE OUVRIERE
1.3.1 L'âge d'or des carrières (à partir de 1875)
A partir de 1875, la prospérité est de retour dans le domaine des carrières et à Soignies tout spécialement. L'embauche va bon train et les commandes se multiplient. A Soignies, on construit de nouveau des maisons ouvrières (à la rue des Chaufours notamment). 1879 marque à cet égard une étape décisive dans la mesure où l'on peut faire remonter à cette année le départ d'une puissante vague de constitution de nouvelles carrières, spécialement dans le secteur du Calais et dans celui du Perlonjour.
L'ouverture de ces carrières va de pair avec la mise sur pied de plusieurs sociétés nouvelles. Plusieurs de ces dernières sont des constructions financières dont les dimensions sont de plus en plus importantes. Les patrons font appel à des capitaux extérieurs. On crée des sociétés anonymes. L'importance des investissements, notamment pour l'achat des machines et l'équipement des chantiers, est de plus en plus grande. Proportionnellement, la part des salaires tend à se restreindre sans cesser toutefois d'être prépondérante. Les impératifs financiers sont de plus en plus complexe et jouent dès lors un rôle de plus en plus décisif dans la gestion des entreprises. Cela ne facilitera certes pas le dialogue entre les patrons et leurs salariés.
C'est d'ailleurs durant cette période que le nombre d'ouvriers connaît, en chiffres relatifs comme en chiffres absolus, la plus forte croissance de toute l'histoire des carrières de Soignies.
1.3.2 1885-1886 : La crise et la naissance du Parti Ouvrier Belge
Des difficultés économiques et sociales extérieures à la vie des carrières et extérieures même à l'expansion que connaît le secteur secondaire viennent cependant perturber l'euphorie industrielle du moment.
En 1885-1886, une crise, notamment due à l'introduction massive des produits agricoles américains, fait chuter les prix des denrées alimentaires. On constate en même temps une chute des salaires. La région du Centre est particulièrement touchée par cette crise. Des troubles sociaux s'y manifestent bientôt avec une impressionnante ampleur.
C'est dans ce contexte de crise que naît le Parti Ouvrier Belge (P.O.B. fondé officiellement le 5 avril 1885). La création du P.O.B. n'est pas le résultat de cette crise ponctuelle mais le point d'aboutissement de toute une évolution. La crise intervient ici à la manière d'un catalyseur qui précipite les évolutions en cours. Au départ, le Parti Ouvrier Belge s'appuie sur trois piliers: les syndicats, les coopératives et les mutualités.
Les syndicats interviennent dans le domaine de ce que l'on appelle les questions "économiques", c'est-à-dire dans tout ce qui concerne les relations entre patrons et salariés au sein des entreprises. Les coopératives se fixent comme principal objectif de fournir aux travailleurs des services et des produits de consommation de première nécessité au prix le plus abordable possible. Les mutualités aident leurs membres en cas de maladies ou d'incapacité de travail.
Les troubles sociaux qui se multiplient en 1886 amènent une prise de conscience qui se manifeste jusque dans le discours du Trône que prononcera le roi Léopold Il en novembre de cette année. Il y évoque diverses mesures à prendre en faveur de la classe ouvrière et notamment : "favoriser la libre formation des groupes professionnels; établir entre les chefs d'industrie et les ouvriers des liens nouveaux sous la forme de conseils d'arbitrage et de conciliation; réglementer le travail des femmes et des enfants, réprimer les abus qui se produisent dans le paiement des salaires, faciliter la construction d'habitations ouvrières convenables, aider au développement des institutions de prévoyance, de secours, d'assurances et de pensions, chercher à combattre les ravages de l'ivrognerie et de l'immoralité". Vaste programme qui indique que le message du P.O.B. a été immédiatement perçu.
A Soignies, la crise a des conséquences néfastes sur la "Caisse de Prévoyance" fondée en 1856. Les taux d'intervention sont de nouveau revus à la baisse le 26 juin 1886. Cette décision s'accompagne de l'explication suivante : "La Commission s'est vue de nouveau forcée de modifier la distribution des secours par suite de l'état peu prospère de la caisse dû en grande partie à la crise que l'industrie traverse et au manque complet de travail pendant l'hiver dernier'.
L'évolution que connaît cette "caisse" dans les dernières années du siècle fait largement apparaître son incapacité à offrir une base suffisante dans la lutte contre les problèmes que rencontre la population ouvrière des
carrières. Certains ajustements seront toutefois apportés. De nouveaux statuts entreront en vigueur au 1er janvier 1896 et seront repris en tête des livrets d'ouvriers à partir de cette date. Ces statuts prévoient notamment une meilleure représentation des ouvriers.
Malgré ces aménagements, la "Caisse de prévoyance" apparaît comme une solution vieillie et largement insatisfaisante. Un article publié en 1901 dans l'hebdomadaire local "Le Canton de Soignies" rappelle que "anciennement, seuls les patrons carriers géraient la caisse de prévoyance sonégienne, cependant alimentée par les patrons et les ouvriers. Depuis quelques années, les ouvriers sont parvenus à pouvoir se faire représenter par moitié à la dite caisse".
1.3.3 L'émergence des idées nouvelles à Soignies : La Ligue ouvrière
Le décor est planté. Nous sommes en 1885. Le nombre d'ouvriers employés dans les carrières sonégiennes est en passe de franchir le cap des 2000. Et c'est sans compter le personnel de plus en plus nombreux occupé dans les tanneries. Soignies-Carrières est un vaste quartier en pleine expansion.
C'est l'époque où le Parti Ouvrier Beige fait ses premiers pas. C'est l'époque aussi où commence à se manifester le "Syndicat des ouvriers sculpteurs et tailleurs de pierre" fondé à Bruxelles le 17 janvier 1884.
Soignies ne reste pas insensible au bouillonnement des idées nouvelles, à la diffusion des principes du socialisme. On n'en est certes pas encore à envisager la création d'un syndicat. Il faudra en effet attendre le 17 octobre 1897 pour assister à la naissance du "syndicat des carriers de Soignies".
Pourtant, les choses bougent. Pour expliquer l'émergence des idées nouvelles à Soignies, il faut prêter une attention toute spéciale à l'intervention d'orateurs et de propagandistes venus de l'extérieur. Ceux-ci semblent jouer un rôle déterminant.
A cet égard, le premier artisan de la prise de conscience socialiste à Soignies semble avoir été Jean Volders, un des fondateurs du Parti Ouvrier Belge. A la suite d'une conférence qu'il donne à Soignies en 1885, une "ligue ouvrière" y voit le jour. Cette Il association" ouvrière possède même son local : une petite salle située à la chaussée du Roeulx. La cotisation s'élève à 25 centimes par mois.
La nouvelle société se développe rapidement et compte, selon des témoignages tardifs et difficilement vérifiables, 1700 membres dès l'année suivante. Ce remarquable succès serait à attribuer à la situation économique particulièrement dégradée que nous avons décrite plus tôt.
Le samedi 10 avril 1886, jour de paie, la grève menace d'éclater à Soignies. Pourtant, les carriers sonégiens ne suivront pas ceux de Feluy, Ecaussinnes et Lessines. Dans les mois qui suivent (fin 1886 début 1887), en réponse à la décision des patrons sonégiens d'abolir la "criée des pierres", une grève largement suivie (et encouragée par la Ligue ouvrière) éclate dans le bassin de Soignies. Elle dure sept semaines et se termine sur un échec complet. La "Ligue" perd alors la plupart de ses affiliés, le nombre de ceux-ci tombant à une centaine.
Le conflit laisse des séquelles profondes. Pour beaucoup, en faisant apparaître les enjeux et en montrant toutes les armes auxquelles les patrons pouvaient avoir recours, il a été l'occasion d'un apprentissage particulièrement amer. Les ouvriers ont également pu constater le caractère rudimentaire de leur organisation. Ils n'ont, enfin, pratiquement rien touché comme indemnités si ce n'est les subsides envoyés par le 'Vooruit" de Gand et la coopérative de Jolimont. Ainsi peut se comprendre le découragement ou la crainte d'un certain nombre d'entre eux.
Après le succès du premier recrutement, succès qui s'explique sans doute par un enthousiasme peu au courant des données et des enjeux économiques et sociaux, le travail de conscientisation sociale et syndicale doit reprendre à partir des fondations.
Le 11 mars 1887, le journal "Le Peuple" publie un article de Jean Volders où celui-ci décrit les difficultés que rencontre la Ligue Ouvrière de Soignies. L'auteur y montre les moyens utilisés par les patrons pour empêcher leurs ouvriers de rejoindre la Ligue ouvrière au sein de laquelle ils savent que l'on discute les conditions de travail. Léon Descamps rappelle en 1927 que "les patrons ne reculaient pas devant le renvoi de certains de nos aînés pour empêcher les organisations ouvrières de se créer et de se développer (d'après un article de Léon Descamps dans le journal syndical "le Carder", avril 1927).
1.4 POUR SORTIR DE L'IMPASSE: LA COOPERATIVE
1.4.1 Produire du pain: un principe révolutionnaire
Réduite à un petit nombre de convaincus, le Ligue ouvrière (qui, dès ce moment, se situe nettement dan la perspective du socialisme) prend l'initiative de concrétiser ses objectifs sociaux et crée une boulangerie coopérative. Dans un premier temps, celle-ci n'a qu'une envergure modeste. Il s'agit de suivre le modèle donné par des coopératives ouvrières telles que "le Bon Grain" de Morlanwelz ou le "Progrès" de Jolimont.
C'est surtout le point de départ d'une approche plus réaliste et plus pragmatique de l'action sociale.
Manger reste en effet la première préoccupation de la population ouvrière. Le pain est toujours l'aliment de base. En créant une boulangerie, le mouvement ouvrier prend résolument position sur le terrain de la production. Le pain sera l'arme principale de la diffusion des idées nouvelles. Car le pain est autant un symbole qu'un objet de consommation.
En distribuant le pain, le mouvement ouvrier ne parle pas seulement au travailleur. Il entre au coeur des ménages. Il fait participer toute la famille à une révolution tranquille. Les femmes seront les premières à apprécier un service qui leur permet d'équilibrer plus facilement le budget du ménage. S'assimilant à l'aliment de base, les idéaux du socialisme trouvent des échos que les âpres conflits avec les patrons n'avaient pu éveiller.
Le pain est aussi l'outil d'un projet économique. Grâce au financement et à la mise au point d'un équipement rationalisé, performant et assurant une production de masse, il est possible de dégager d'importantes marges bénéficiaires. Celles-ci ne sont pas confisquées par un producteur "privé" mais reviennent plus ou moins directement aux consommateurs eux-mêmes. Ces derniers bénéficieront de ristournes ou auront la possibilité d'investir des parts dans le développement de l'outil collectif.
Grâce à son activité économique, l'association ouvrière se donne progressivement les moyens de sa politique. De là, la mise en place rapide d'autres services puis d'un ensemble immobilier de grande envergure.
1.4.2 Emergence de l'idée syndicale Pendant ce temps, des liens continuent à se tisser entre les structures locales et des "animateurs" agissant sur une plus grande échelle. C'est notamment vrai dans le domaine de l'action syndicale.
Au moment de fêter le cinquantième anniversaire de la création de la "fédération de la pierre", le journal "Le Carrier" rappelle la façon dont les choses se sont déroulées: "après plusieurs visites de Rondas et Lalemand aux syndicats d'Ecaussinnes et de Soignies (en fait il n'existait pas encore à ce moment dans ces deux localités des syndicats proprement dits mais plutôt des ligues ouvrières plutôt tournées vers la défense des intérêts personnels de leurs membres), une réunion fut convoquée à Bruxelles à laquelle assistèrent les délégués des syndicats de Bruxelles, Ecaussinnes, Soignies, Basècles, Sprimont, Vierset, Namêche, Gand et Anvers".
Rondas et Lalemand jouèrent un rôle déterminant en visitant tous les groupes existant au niveau local et en envisageant avec eux la possibilité d'une action commune. Le groupe de délégués présents à Bruxelles en 1889 permet de déterminer les régions dans lesquelles l'idée syndicale socialiste a déjà fait son chemin et à déjà atteint une certaine structuration. Soignies est du nombre. On peut en effet lire dans la liste de ce premier comité le nom d'un certain Adolphe Lenoir, représentant de Soignies.
Dès sa création, la Fédération se place sous le patronage du P.O.B. et se rallie à la déclaration de principe du Congrès de Quaregnon. Elle se donne en même temps un objectif de propagande et se fixe comme rôle d'oeuvrer et aider à la création de nouveaux syndicats locaux.
Entre 1890 et 1897, Soignies est, comme Ecaussinnes, le théâtre d'une série de grèves mais surtout de manifestations collectives (défilés, conférences ... ) qui connaissent au fil des jours un succès plus ou moins marqué et plus ou moins reconnu. C'est de cette manière que les idées et les revendications socialistes se fraient progressivement leur chemin.
C'est en publiant des articles à propos de ces grèves et de ces manifestations que les journaux "bourgeois" se font les témoins de la naissance du mouvement socialiste à Soignies.
En matière d'action syndicale, on est loin encore d'une structure organisée. Même si l'on peut percevoir que la ligue ouvrière poursuit une tâche de sensibilisation, elle ne se constitue pas encore en mouvement syndical proprement dit. Les revendications semblent s'exprimer davantage sur le plan politique que dans le domaine économique.
Pourtant, la situation dans le secteur des carrières ne paraît guère brillante à ce moment. Une nouvelle crise industrielle s'y manifeste en effet à partir de 1890. Elle résulte pour l'essentiel des taxes considérables que les autorités françaises décident alors d'appliquer aux pierres ouvragées introduites telles quelles sur le territoire français. Une parade se dessine par la constitution de filiales dans la région de Jeumont (en face d'Erquelines, de l'autre côté de la frontière française). Les tailleurs de pierre de plusieurs carrières d'Ecaussinnes et de Soignies sont amenés à faire la navette hebdomadaire ou à s'expatrier. La situation ne s'améliorera que vers 1896.
1.4.3 Au fil des manifestations et des grèves Le 15 août 1890, une manifestation socialiste organisée à Bruxelles attire 250 ouvriers sonégiens. En novembre (peut-être à l'occasion de la fête traditionnelle des "Quatre Couronnés", une manifestation dans les rues de Soignies regroupe 700 ouvriers et quelques enfants, drapeau rouge déployé, tambour battant et musique en tête.
Mais le 1er mai 1 891, il n'y a, s'il faut en croire un journal local, que "27 manifestants socialistes dans les rues de la localité". Précisons cependant que participer à cette manifestation signifie alors chômée la journée et perdre son salaire. L'adhésion à la fête du premier mai ne s'installera pas sans quelques difficultés et de multiples hésitations.
C'est à la même époque que l'on voit apparaître un "Conseil de l'industrie et du Travail" dont une des quatre sections concerne l'industrie de la pierre. L'instauration, à Soignies, d'un "Syndicat des Maîtres de Carrières" date du même moment.. Elle indique que la prise de conscience de la nécessité d'une solidarité des "carriers" ne se manifeste pas seulement dans la classe ouvrière.
Début mars 1892, on envisage chez les ouvriers carriers de Soignies une grève destinée à corriger la tarification du paiement des pierres. On préférera finalement la négociation. A la veille du ler mai 1893, la Ligue "socialiste" de Soignies (dont le nombre de membres reste au niveau des 300) organise un meeting en faveur du suffrage universel. Elle annonce et organise une grève de solidarité.
Cette grève ne durera pas plus de trois jours. Toutefois, elle s'inscrit dans un vaste mouvement qui se dessine dans l'ensemble du pays et qui conduira à l'établissement d'un nouveau droit électoral caractérisé par le vote plural. On remarquera que cette action correspond à la première manifestation sonégienne connue visant à soutenir des revendications générales et non plus seulement locales professionnelles ou économiques. Une nouvelle étape est ainsi franchie dans la prise de conscience des enjeux du mouvement socialiste et syndical.
Cependant ce mouvement reste relativement minoritaire au niveau local. La "Société des Quatre Couronnés" (secours mutuel fondé en 1871) compte 500 membres et la "Maison des Ouvriers" 120 membres.
1.4.4 Naissance du Syndicat des Carriers du bassin de Soignies Comme à Ecaussinnes, les années 1896 et 1897 marquent le tournant décisif dans l'affirmation du mouvement syndical. C'est par la collaboration d'équipes locales motivées et de militants extérieurs que le syndicat peut prendre forme. Il peut désormais s'appuyer sur une structure régionale solide dans la région du Centre et sur des structures locales bien rodées. Ligue ouvrière et coopérative ont bien préparé le terrain.
C'est le 17 octobre 1897, au local du Heaume, sur la Grand'place de Soignies que se réunissent pour la première fois les membres fondateurs du Syndicat des Carriers du Bassin de Soignies". Le noyau recevra d'emblée 287 adhésions. Un des témoins, Alfred Stekke avait alors 16 ans.
Un bref rapport nous est conservé: "il est fondé entre tous les ouvriers du bassin de Soignies, le 17 octobre 1897, une association syndicale sous le nom de "Syndicat des ouvriers du bassin de Soignies". La cotisation mensuelle est fixée à 25 centimes. Toutefois, cette cotisation peut être élevée par une décision de l'AG à la majorité des 2/3 des voix des présents. Tout membre qui entrera au syndicat paiera un droit d'entrée de 1 franc."
On peut lire à la suite de ce premier rapport les signatures des membres du comité provisoire: Joseph Brison et Vincent Ravert. Ces mêmes nomes apparaissent parmi les fondateurs de la Concorde lors de la constitution légale de 1894.
(Texte de Gérard Bavay)
2 De la naissance à l'apogée
Les aspects socio-économiques et financiers de "La Concorde"
2.1 Le pain au service des idées: naissance d'une boulangerie coopérative.
A la périphérie de la région du Centre, au Nord et à l'Ouest est une contrée dont une partie importante de la population ouvrière travaille dans les carrières. Nous sommes au pays de la pierre: c'est Soignies, Ecaussinnes, Quenast plus au Nord ou plus loin, Lessines. Les travailleurs de cette industrie étaient venus à l'organisation professionnelle vers 1887 à la suite de conflits qui éclatèrent à cette époque avec les patrons de Quenast et à Gobertange. L'organisation coopérative vint plus tard avec la conquête du droit de vote plural (1 894) et elle vit le jour à Soignies.
La ville de Soignies se trouve dans le voisinage d'importantes carrières. Dans la ville et les villages environnants se rencontrent de nombreux travailleurs occupés au travail de la pierre: carriers et tailleurs. Les origines de la Coopération se retrouvent dans l'existence d'une ligue ouvrière au sein de laquelle le projet d'avoir une Maison du Peuple fut formulé.
C'est par la création d'une boulangerie que débute souvent la Coopérative Maison du Peuple dans nos régions et même en Europe; Soignies n'a pas fait exception. Peu de temps après la fondation du "Progrès" de Jolimont, un groupe de tailleurs de pierre de Soignies parmi lesquels MM. Benjamin Peters, Pierre Loor, F. Lecomte, Adolphe Poliart, Victor Delattre, B. Descamp et Nicolas Delmoitié décidèrent de constituer une boulangerie coopérative. Elle ne pouvait porter ombrage au "Progrès" vu l'éloignement et c'est sans contrainte qu'elle fut installée en 1887 dans le quartier des Carrières. Les promoteurs appartenant à la ligue ouvrière prirent à bail avec option d'achat un petit immeuble situé au lieu dit "Aux Carrières" (tout au bout de la rue G. Wincqz) (3). Le loyer annuel était de 325 francs. Les débuts furent modestes. On y installa un four à bois dans lequel on pouvait cuire 15 à 20 pains.
Une charrette, un poney, un comptoir, une bascule et quelques rayons furent tout le matériel et le mobilier de la boulangerie coopérative. La production hebdomadaire passa bientôt à 2000 kg et la clientèle s'en allait en augmentant. Il fallut dès lors installer l'année suivante un four mécanique. Tels furent les débuts de la Coopérative qui compta déjà un an après 350 membres
2.2 Légalisation de la boulangerie et fondation d'une société coopérative: "La Concorde"
La boulangerie n'ayant pas été constituée légalement, les membres décidèrent de se mettre en règle avec la loi. Le 10 septembre 1894, une vingtaine de personnes se réunissent dans l'étude du notaire Jules Vander Schueren à Soignies et forment une société coopérative de consommation à laquelle ils donnent la dénomination de "La Concorde". Comparaissent ce jour (il me semble tout à fait opportun de citer le nom de tous ces précurseurs): MM. 1. Benjamin Peters, tailleur de pierre, 2. Vital Pinte, tailleur de pierre, 3. Nicolas Delmoitié, négociant, 4. Emile Roland, 5. Emile Ravert, 6. Joseph Brison, 7. Vincent Poliart, 8. Adolphe Guilmot, 9. Pierre Casterman, 10. Jules Lenoir, tous tailleurs de pierre, 11. Pierre Loor, voyageur de commerce, 12. Vincent Ravert, 13. Eugène Duhainaut, 14. Victor Baise, ces trois derniers tailleurs de pierre, 15. Louis Hicquet, manoeuvre, 16. François Tilman, manoeuvre, tous demeurant à Soignies, 17. Pierre Firens, 18. Emile Duquesnes, 19. Alexandre Degrève, 20. Alexandre Etienne, 1. Emile Dubois d'Enghien, ces cinq derniers tailleurs de pierre, demeurant à Naast, tous anciens membres fondateurs de la Société de la Ligue Ouvrière de Soignies.
2.3 La Concorde se dote de statuts
La société s'intitula: "Société Coopérative des ouvriers du Bassin de Soignies" et se donna dès son origine le caractère d'une association régionale. Les statuts définissent clairement le but de la société: créer des établissements pour fournir à ses membres aux meilleures conditions de qualité et de prix, les denrées alimentaires et marchandises de consommation usuelle ainsi que tout ce qui pouvait contribuer à l'amélioration économique de la vie matérielle de la classe ouvrière. La société pouvait organiser des dépôts à plusieurs endroits et étendre la vente au public dans les limites du possible. Signalons à titre d'exemple mais nous y reviendrons que la Concorde vendait du pain à Braine-le-Comte. La société pouvait acquérir des immeubles pour les besoins de l'extension de son commerce et vendre si son intérêt l'exigeait. Ainsi trois membres de la ligue ouvrière : MM. B. Peters, V. Pinte et N. Delmoitié firent apport à la Concorde de la promesse verbale de la propriété 'Aux Carrières" pour la somme de 6.00 francs ainsi que les installations de la boulangerie.
Pour être sociétaire, il fallait être admis par le conseil d'administration, le minimum du fonds social était fixé à 1.000 francs, la part sociale était de 2 francs. Un emprunt de 5.000 francs fut émis en obligations de 25 francs. La durée de la société fut fixée à 25 ans avec prorogation possible à moindre ou pareil terme. Des dispositions étaient prévues pour la démission, l'exclusion et la radiation des associés. Toute exclusion passait par une assemblée générale et l'exclu perdait tout droit à la société. Celle-ci était administrée par un directeur-gérant et par un conseil d'administration composé de 9 membres renouvelables tous les ans par séries alternatives de 4 ou 5 membres. Tout membre sortant est rééligible. Le conseil d'administration se choisit un secrétaire, un secrétaire adjoint ainsi qu'un trésorier. Il avait pour mission à chaque séance de contrôler la comptabilité et de vérifier la caisse. Il fixait tous les ans le tantième à prélever sur les bénéfices pour la formation du fonds de réserve e celui pour le traitement des employés.
Il surveillait donc, en un mot, la marche des affaires de la société et en faisait rapport à l'assemblée générale. Enfin, il nommait et révoquait les employés et ouvriers et fixait les salaires. Les fonctions de directeur-gérant, secrétaire et trésorier étaient rétribués, leurs émoluments étaient fixés par le conseil. Quant aux conseillers, un jeton de présence de 25 centimes minimum par séance pouvait leur être octroyé par décision de l'assemblée générale si cela était nécessaire à la bonne administration de la société. Ainsi pour la première fois sont nommés les compagnons pour former le conseil d'administration de la société : MM. Jules Lenoir, Pierre Loor, Louis Hicquet, Pierre Casterman, Emile Dubois d'Enghien, Emile Duquesne, Benjamin Peters, Joseph Brison et François Tilman. Sont nommés directeur-gérant, Jules Lenoir, tailleur de pierre, Secrétaire, Pierre Loor, Voyageur de commerce, trésorier, Pierre Casterman, tailleur de pierre.
L'assemblée générale se composait de tous les sociétaires; elle se réunissait tous les 3 mois, le troisième dimanche des mois de janvier, avril, juillet et octobre. Les comptes de la gestion et des opérations de la société étaient présentés tous les 6 mois. Les inventaires, bilan et compte étaient présentés à l'approbation de l'assemblée générale, à la majorité simple, tous les ans au mois de janvier.
Les sociétaires participaient aux bénéfices qui étaient répartis le 21 janvier de chaque année. En cas de dissolution ou de liquidation de la société dues à une perte d'une moitié de capital ou une insuffisance du nombre de sociétaires, l'assemblée générale avait pouvoir de déclarer la société dissoute et de nommer les liquidateurs qui mettront fin aux mandats des administrateurs. Enfin, l'assemblée générale pouvait accorder l'affiliation de sociétés étrangères moyennant un versement en rapport avec le nombre de ses membres. Les sociétaires en séance du 15 septembre 1894 établirent en leur local un règlement d'ordre intérieur et décidèrent d'octroyer "au prix coûtant" à chaque membre un livret numéroté en tête duquel étaient imprimés les statuts et le règlement intérieur de la Société; en plus, un compte leur était ouvert sur le registre de la Société, vérifié chaque année lors du paiement des bénéfices. Ceux-ci étaient payés en marchandises au choix du sociétaire et non en argent. Sur les bénéfices annuels réalisés, il fut attribué à la Ligue Ouvrière de Soignies un dixième des bénéfices nets pour servir de fonds de propagande et de fonds de secours en cas de chômage.
Une caisse de secours fut donc constituée pour assister les membres-consommateurs qui ne pouvaient travailler en cas d'accident ou de maladie. Ainsi tout membre qui faisait partie de la Société depuis trois mois avait droit en cas d'incapacité de travail reconnue par un médecin à recevoir 7 pains par semaine pendant trois mois. La solidarité et la fraternité symbolisées sur le livret par deux mains qui se serrent, l'une aisée, l'autre modeste, existaient bien à la Concorde. Mais cette assistance sociale à l'état pur avait, quoi de plus juste, des limites : quiconque fraudait cette caisse par fausse déclaration de maladie, se trouvant par exemple dans un état d'ivresse ou en train de travailler à l'extérieur ou même chez lui perdait immédiatement ses droits de secours.
2.4 La Maison du Peuple, fille du mouvement coopératif
"Pour conserver sa réalité de demeure, une maison doit être habitée (... ); cet objet vampire absorbe sans cesse l'action humaine, se nourrit du sang emprunté à l'homme et finalement vit en symbiose avec lui." (Jean-Paul Sartre)
En 1896, la Concorde procéda à l'achat d'un terrain à l'angle de la rue Macasca où devait être construit un an plus tard la Maison du Peuple. Elle fut inaugurée le 8 mai 1898. Ainsi donc le projet formulé par les travailleurs de la Ligue Ouvrière dans les années 1880 put enfin être réalisé. Quel symbole ! Il fut le fruit de l'expansion considérable de la Concorde.
Pour montrer les rapides progrès de la coopération socialiste, indiquons la marche de la Société depuis sa fondation. En 1894, 96 sociétaires, 76.886 pains blancs En 1895, 192 sociétaires, 231.143 pains blancs En 1896, 470 sociétaires, 257.718 pains blancs
D'aspect extérieur, l'édifice construit sur un angle est imposant. Composée d'un rez-de-chaussée, d'un étage et d'un toit à versants percé de lucarnes à bâtière crénelée, la façade est érigée en maçonnerie de briques soignées. De nombreux détails sont inévitablement en pierre bleue: soubassement, bandeaux, couronnement du pignon, le grand balcon au-dessus de la porte d'entrée disposé pour les meetings avec balustres et soutenu par des consoles à volutes. Des linteaux droits en pierre bleue sont surmontés d'un arc de décharge en plein cintre. Ceux-ci ont été remplacés plus tard par des linteaux métalliques pour les baies du rez-de-chaussée lors de leur agrandissement. Ces bâtiments comportaient un beau café, des bureaux, des salles de réunion, une grande salle des fêtes, une boulangerie, des écuries et un entrepôt de charbon et des annexes.
2.5 L'apogée - Les autres activités de La Concorde
A partir de 1898, la Concorde prit un certain développement en étendant son rayon d'action à la banlieue. Elle ne faisait pas seulement la boulangerie mais aussi le commerce de charbon et des grains. En 1897, la production de la boulangerie avait quelque peu stagné en raison de la création d'une coopérative à Braine-le-Comte. En effet, jusqu'au commencement de l'année 1897, la Concorde vendait chaque semaine 750 à 800 pains de 2 Kg à Braine-le-Comte et dans les environs. Un certain nombre de Brainois voulurent eux aussi avoir leur Maison du Peuple.
Pour cela, il fallait créer des ressources et comment s'en procurer si ce n'est en fondant une coopérative. C'est ainsi que le 1er mai 1897 fut fondée à Braine-le-Comte "La Ménagère", modeste maison louée au prix de 33 francs par mois contenant un four à cuire le pain.
La nouvelle coopérative enleva donc une partie de la clientèle de la Concorde. A Soignies, au début, on ne fut pas très heureux mais, il semble que les problèmes de concurrence entre les deux boulangeries coopératives se réglèrent à l'amiable. La Concorde poursuivit son développement. En 1899 son chiffre d'affaires était de 250.000 francs; en 1900, de 258.276 francs; en 1902, de 272.000 francs; en 1910, de près de 300.000 francs. Ces chiffres sont imposants si l'on tient compte de la cherté des matières premières, de l'amélioration du personnel et des entreprises nouvelles de la coopérative.
Ainsi en 1900, la Concorde s'adjoint une pharmacie coopérative à la rue des Carrières. La Ligue Ouvrière payait des sommes énormes aux pharmaciens de la localité. L'assemblée plénière décida qu'il était de son devoir de remplacer l'initiative privée par le domaine collectif et ce, partant d'un principe socialiste!
Après des débuts difficiles, une perte de 646 francs pour l'exercice 1900, la pharmacie connut en 1902 un bénéfice de 430 francs. On doit ce redressement à la propagande exercée par la Concorde notamment dans les journaux mais par M. Ad. Clarembaux, premier pharmacien de la coopérative. Il y vantait différentes spécialités, plus particulièrement celles qu'il fabriquait !
La Concorde se préoccupa de mettre à la disposition de ses associés des oeuvres d'éducation et de solidarité. Fait unique dans l'histoire du mouvement coopératif belge: la création d'une école maternelle pour les enfants de ses membres dans le quartier des Carrières, précisément dans l'immeuble qui abritait dès le début la boulangerie coopérative. Le quartier des Carrières était dépourvu d'école à fortiori d'école gratuite.
Six ouvriers préparèrent une salle pouvant contenir 60 élèves. Là encore, un large mouvement de solidarité se développa: voici ce que l'on pouvait lire dans "Le Clairon" du 22 septembre 1901. "... Si le parti des "racolés" s'occupait de la classe ouvrière comme il voudrait le faire croire, il aurait dû, quand il dirigeait la ville de Soignies, installer aux Carrières une école communale afin de rendre un grand service à la classe ouvrière. Il est honteux pour des gens qui réclament l'instruction obligatoire d'avoir laissé le quartier le plus populeux de la ville sans école, et même la ville entière sans école gardienne si ce n'est que celle de la rue de la Station faite pour les riches. La classe ouvrière ne peut profiter de cette école puisque l'on doit payer comptant 2 francs par mois...".
L'école gardienne de la coopérative fut ouverte le mardi 22 octobre 1901 à 8 h 30. Trente élèves y étaient inscrits la première semaine; 40 le 1er novembre ! C'est à Ernestine Pieman, fille d'un ancien instituteur de Soignies que revint la tâche d'éduquer les enfants. La Concorde organisa au profit de l'école gardienne une tombola et, chaque année, diverses fêtes comme la "kermesse flamande", sorte de foire annuelle les 28 et 29 juin avec spectacles, jeux, divertissements, concert de la Fanfare Ouvrière ou encore le "Noël Rouge" où l'on distribuait cadeaux et vêtements aux enfants des ouvriers les plus défavorisés.
Cette école connut le succès et quand les socialistes coopérateurs (Camille Host et Joseph Clerbois) entrèrent au Collège échevinal de Soignies, ils créèrent l'école officielle qui remplaça celle créée par les coopérateurs.
En 1901, le conseil d'administration de la Concorde se renouvela partiellement : Jules Lenoir resta directeur-gérant et y consacra tout son temps, F. Polart fut élu trésorier et Joseph Clerbois secrétaire. Ce dernier était la véritable cheville ouvrière de cette institution.
La Concorde connut un réel essor financier, immobilier mais aussi social et culturel. Elle mit ses bâtiments à la disposition des associations ouvrières. Ainsi en 1903 fréquentaient la Maison du Peuple et la Concorde.
Les membres de la coopérative: 1.100 La Ligue Ouvrière: 600 - Le syndicat: 447 - La musique: 95 La chorale: 38 - Le cercle dramatique: 26 - La jeune garde: 45 Le syndicat des manoeuvres: 160
Le cercle de propagande formé de tous les membres de tous les comités La société des libres penseurs (cercle rationaliste): 41 Les ouvriers carriers: 2.700 Les anciens militaires: 52
La Fraternité Ouvrière et le Cercle Dramatique constituaient les sociétés les plus actives et les plus sollicitées. Elles ont rendu à la Concorde d'innombrables services. A cette liste, il faut encore ajouter, fait rare à l'époque, un groupement de femmes sous la dénomination de "cercles d'études". Ces femmes au nombre de trente parlaient déjà en 1902 de leur accès au droit de vote ! Une bibliothèque populaire fut créée également à l'époque, elle était accessible les dimanches à partir de 17 heures. Le capital de la Concorde s'élevait en 1903 à 51.183 francs. Les recettes dépassèrent 250.000 francs, celles du café 5.267 francs, les ventes de charbon, des vins et d'autres denrées étaient en progrès constant. La Société distribua cette année-là 17.438 francs de ristourne.
Forte de ses brillants résultats, la Concorde continua son expansion. Elle avait acheté en 1902 une propriété à la rue de la Station. Il est indéniable que les coopérateurs et les socialistes virent dans cette acquisition une occasion unique de s'implanter dans le centre de la ville et, en plus, dans une rue bourgeoise où désormais les différentes couches sociales de la ville se côtoieraient ! Comme l'immeuble était occupé par les soeurs carmélites, les coopérateurs ne purent en faire usage qu'en 1906 où une deuxième Maison du Peuple (fait rarissime) avec café fut ouverte.
Par après diverses activités s'y développèrent : magasins, dépôt de la boulangerie, bureaux et salle de gymnastique. Un Kiosque, comme il en existait un à la Concorde à la rue Macasca, était installé dans le jardin pour la Fanfare, les manifestations des gymnases et les fêtes. Autre trait de l'expansion de la Concorde : l'ouverture d'une brasserie. En 1906, en accord avec la "Ménagère", société coopérative de Braine-le-Comte et des coopérateurs de Naast et d'Obourg, la Concorde crée une brasserie fédérale dans ses locaux à Soignies. 89 compagnons souscrivirent chacun 1 franc au capital social.
La première année, ses ventes dépassèrent 50.000 francs pour atteindre en 1913, un peu plus de 150.000 francs. Une partie des bénéfices était ristournée aux groupes et aux musiques des localités environnantes au prorata des quantités de bières vendues dans ces communes. En 1908, les ventes annuelles de la Concorde dépassèrent 400.000 francs. Sa situation financière était très stable, ses immeubles avaient une valeur d'acquisition de 134.028 francs et près de 70% étaient amortis. Au cours de l'année 1911, des agrandissements firent porter les immobilisations à plus de 200.000 francs. A la veille de la guerre, la Concorde avait amorti 7/1 0 de ses immobilisations, sa boulangerie était très active.
2.6 La concentration coopérative et la fusion
Dans le Centre, la question de la concentration coopérative avait été abordée sur l'initiative de l'Office coopératif belge, mais ici elle revêtait un caractère particulier. L'Avenir du Centre, société coopérative de consommation avait été créée à raison de ce que le Progrès de Jolimont, boulangerie coopérative, ne croyait pas pouvoir orienter ses activités vers le commerce des denrées alimentaires. La première société semblait avoir fait preuve d'une grande vitalité : le succès avait même dépassé les espérances de ses dirigeants. A côté des magasins établis par l'Avenir, il existait plusieurs centres de coopératives de consommation exploitant des magasins qui, malheureusement, manquaient d'organisation technique et administrative. L'idée de regrouper toute organisation coopérative en une seule et grande association coopérative pour tout le Centre en ne faisant par exemple de l'Avenir du Centre et du Progrès qu'un, fut défendue par l'Office coopératif belge. De même de créer une autre Union regroupant les copératives d'Ecaussinnes, Soignies, Braine-le-Comte, Quenast et Lessines et rattachées au Centre.
En 1917, les coopératives du Centre examinèrent le projet de concentration. Il appartenait aux conseils d'administration du Progrès et de l'Avenir de choisir la formule : Fédération ou Fusion. 1918 se passa sans que les deux sociétés principales donnent suite à ce projet. Le Progrès déclarant qu'il n'y avait aucune urgence à résoudre le problème de la fusion; l'Avenir du Centre marchant de l'avant et acquérant un terrain pour y construire un dépôt central et des bureaux. En raison de l'hostilité du Progrès de Jolimont à opérer cette fusion dans le Centre, les coopératives de la région de Soignies reprirent leur liberté avec l'idée même de constituer un groupement spécial de coopératives de la région de la pierre dont feraient partie les boulangeries, brasseries, magasins et Maisons du Peuple de Soignies, Braine-le-Comte, Lessines, Tubize, Ecaussinnes, Quenast, Deux-Acren et Naast.
Mais l'Avenir du Centre poursuivit sans hésitation son projet d'absorption des coopératives hennuyères et notamment de celles du bassin carder et plus particulièrement de la Concorde de Soignies. Aussitôt après l'armistice, cette société grâce à ses capitaux empruntés et à ceux que lui apportèrent les travailleurs, put poursuivre son oeuvre de fusion coopérative, se maintenir et pénétrer dans le Canton d'Enghien pour absorber finalement la Concorde de Soignies.
En 1919, la Concorde de Soignies n'établit pas moins de 13 succursales. Son chiffre d'affaires fut de 1.300.867 francs. Les exercices suivants marquèrent l'ascension des ventes. Le chiffre d'affaires de la boulangerie avait doublé d'une année à l'autre. Bref, la Concorde, travaillant dans une région agricole avait créé un département agricole qui, dans la pensée de ses initiateurs, devait fournir aux paysans les semences, les engrais, les arbres fruitiers qu'ils étaient obligés de se procurer dans le commerce privé.
La Concorde fut durant toute son existence fidèle à sa dénomination; elle sut toujours maintenir entre ses associés les liens d'union les plus intimes. Toutefois la Concorde fusionna le 13 juin 1923, comme on le lira plus loin...
(Texte de Jean-Pol Van Den Abeele)
3 L'entre-deux-guerres (1914-1945)
La première guerre mondiale interrompt les activités politiques et syndicales. Pendant quatre ans, la vie fut particulièrement pénible. Soignies fut confronté aux mêmes problèmes que dans le reste du pays: pénurie et rationnement des denrées alimentaires, réquisitions de matériels, de voitures, et de chevaux; effondrement dans le secteur des carrières, à cause entre autres de l'arrêt des travaux publics de voirie; déportation d'environ 800 Sonégiens au camp allemand de Soltau (la rue des martyrs de Soltau nous rappelle leur sacrifice). Heureusement, au cours de cette dure période, les organisations socialistes, surtout les coopératives, font tout ce qui est en leur pouvoir pour aider leurs membres. Leur rôle est considérable, dans le domaine du ravitaillement surtout (1). Mais le rationnement en produits alimentaires porte un rude coup aux coopératives, en particulier celles qui distribuent du pain, c.-à-d. "la Concorde" à Soignies, ou "le Progrès" à Jolimont.
Au sortir de la guerre, les coopératives si florissantes avant 1914, sortent épuisées du conflit. Souvent le matériel a été perdu ou endommagé. Les immeubles sont dans un triste état et les magasins sont vides, à moins qu'ils ne possèdent des stocks dépareillés dont l'écoulement s'avère difficile. Mais, dès l'été 1919, la reprise économique quoique lente se fait sentir et soutient l'effort de la
coopération. A côté des coopératives déjà anciennes qui reprennent vigueur, apparaissent quelques nouvelles entreprises. Mais déjà une tendance nouvelle se fait jour: la centralisation des sociétés existantes qui permettra l'union des forces du travail. Une grande société régionale, "I'Avenir du Centre" qui possédait 42 magasins à l'été 1921 réalise la fusion d'abord avec les coopératives de Feluy, Chapelle, Besonrieux et Baine-le-Comte et, ensuite, en 1922, avec celle d'Ecaussinnes, Tubize, Quenast, et "la Concorde" de Soignies.
Aux activités initiales (pain, charbon, pharmacie, école gardienne pour les enfants des coopérateurs, brasserie) s'ajoutèrent la production d'eau minérale (Roeulx), de savon (Mons) et pâtisserie (Cuesmes).
Le 13 juin 1923, "I'Avenir du Centre" fait place à "l'union des coopératives du centre, du Borinage, du Brabant Wallon et des régions d'Ecaussinnes et de Soignies". La nouvelle société groupe 21 coopératives et rayonne dans une centaine de communes, sous la direction d'Ernest Jauniaux. Son chiffre d'affaires approchera les 30 millions en 1924.
A côté de cette activité économique, il est bon de rappeler ici que la Concorde a vu se développer autour d'elle et dans les bâtiments de la Maison du Peuple, sur l'initiative d'ouvriers qui eurent à la fin du siècle dernier le souci du "loisir sain et de la culture", un ensemble de groupements et d'oeuvres d'éducation morale, physique artistique et musicale. Parmi eux, des sociétés centenaires comme la fanfare "La Fraternité ouvrière Socialiste" fondée en 1894. Elle prit le départ avec 23 musiciens et s'installa en 1897 dans les locaux nouvellement construits de la Maison du Peuple de Soignies. Dès 1901, elle conquit ses premiers lauriers grâce aux 50 musiciens régulièrement inscrits. La Fanfare gravit les différents échelons de la hiérarchie musicale pour figurer en 1932 au plus haut niveau musical de sa catégorie. Dix chefs se succédèrent à la direction de la Fanfare. Le 1er fut Joseph Lenoir, de 1894 à 1898, le dernier Thierry Descamps, en fonction depuis 1986. Deux chefs dirigèrent pendant plus de 30 an: Aurélius Duquesne de 1899 à 1929, et Estévan Dax de 1929 à 1960.
Une autre société centenaire, le cercle dramatique "Les Républicains", réalisa le tour de force de présenter chaque année une série de représentations très variées. A l'occasion de son 90e anniversaire, en 1984, une brillante exposition retraça par des textes et des affiches l'ensemble de ses réalisations.
Une 3e société vit le jour en 1920: la bibliothèque. C'est en 1922 quelle est reconnue dans le cadre de la loi Destrée. Elle s'appelait en ce temps là "bibliothèque libre ouvrière". Elle fut par la suite adoptée par la ville de Soignies et ajouta dès lors dans son titre le vocable de bibliothèque "libre adoptée". En 1979, le conseil d'administration de l'ASBL "la Concorde" décida de lui donner le nom de son association pour concrétiser dans un seul objectif la notion de travail en commun réalisé par tous les groupements associés dans "la Maison du Peuple". Franchissant une nouvelle étape, le 1er janvier 1992, la communauté française "reconnaissait" le réseau des bibliothèques ville de Soignies/ASBL la Concorde et le 31 mars 1992, une convention annexe était passée entre la ville de Soignies et l'ASBL "la Concorde", pour l'organisation du réseau.
Grâce à cette reconnaissance, "la Concorde" peut continuer au mieux la tâche qu'elle a entreprise depuis si longtemps. Elle dispose en effet ainsi des moyens nécessaires en personnel et en infrastructure financière.
Après ce très bref rappel de quelques groupements qui ont vécu et se sont développés au départ de "la Concorde", il faut revenir au problème posé par l'évolution des coopératives. En 1922, dans l'ensemble des organisations socialistes, y compris les syndicats et les mutuelles, le secteur le plus dynamique semble bien être le mouvement coopératif, "ces coopératives qui constituent la véritable épine dorsale de l'organisation socialiste en Belgique". On a pu observer que tous les dirigeants ont été les créateurs ou les animateurs des principales coopératives...
Ils sont à l'origine de simples ouvriers le plus souvent à peine instruits qui avec l'aide de quelques compagnons, ont créé les coopératives pierre par pierre, à la sueur de leur front, passant en quelques années de la petite boulangerie artisanale à de vastes complexes commerciaux, administratifs et récréatifs. La fierté légitime, ressentie par ces humbles artisans devant l'extraordinaire développement de leur difficile entreprise, les poussait à la protéger férocement contre toute attaque extérieure et intérieure.
Ce texte peut s'appliquer, à la lettre, à la coopérative sonégienne et à ces valeureux fondateurs. Bien que dans l'ensemble de la région, les coopératives vont continuer à progresser jusqu'en 1929-1930, début de la crise, les conditions de vie sont dures. L'inflation se révèle importante. Les prix qui étaient restés stables avant la guerre 1914-1918 ont augmenté au lendemain de l'armistice. Et ils vont continuer à augmenter dans des proportions inimaginables jusque-là, dans le courant des années suivantes. Ces augmentations conduiront à la grande crise industrielle des années trente.
En 1932, les coopératives subissent les efforts néfastes de la crise économique; néanmoins, elles sont aux côtés des ouvriers en lutte pendant les longues et dures semaines de ce qu'on a appelé "la grève générale Révolutionnaire" et accordent souvent crédit à leurs clients fidèles. Cette grève avait trouvé son origine en partie dans la montée effrayante du chômage: en début d'année 1930, on dénombre 50.000 chômeurs, mais en début 1932 il y en avait 326.697. Une autre cause de la grève résidait dans la perte du pouvoir d'achat des travailleurs. Un député démocrate chrétien déclara à la tribune de la Chambre que les revenus des ouvriers mineurs ont diminué d'un tiers en 2 ans.
La dépression économique se prolonge et s'aggrave. La coalition catholique libérale au pouvoir après les élections du 27 novembre 1932 poursuit une politique antisociale. En janvier 1933, le P.O.B. ancêtre du Parti Socialiste actuel, organise de grandes manifestations contre celle-ci: le jeudi 12 fut une journée de grève générale dans le centre avec 30.000 personnes à La Louvière. Des actions similaires eurent lieu le 15 à Lessines et à Soignies. C'est dans ce climat permanent de crise que "la Concorde" doit se battre pour survivre.
Fin mars 1934, la Banque Belge du Travail (B.B.T.) ferme ses guichets et suspend ses payements. Or cet organisme socialiste détenait les fonds (plusieurs dizaines de millions) non seulement de particuliers mais surtout d'un grand nombre de sociétés coopératives régionales qui se trouvèrent elles-mêmes dans l'impossibilité de rembourser leurs épargnants. Parmi ces sociétés se trouvait la puissante "Union des coopératives" du Centre, à laquelle était liée "la Concorde". Le krach de la B.B.T. allait donc entraîner la chute de l'Union. Ce fut un coup très dur pour l'ensemble des organisations socialistes régionales.
Le rapport de la commission mise en place par le parti pour déterminer les causes de la déconfiture de la B.B.T. fut sévère pour les dirigeants de celle-ci qui manifestement, n'avaient pas géré sainement la banque: une gestion peu rigoureuse, la tentation de la spéculation chez certains administrateurs firent de cet essai de "capitalisme ouvrier" une construction fragile, incapable de résister à la crise. Des sanctions rigoureuses furent prises contre les responsables de cette catastrophe. Parmi eux se trouvait Louis Pépin qui avait été député pendant plus de trente ans, qui avait été président de la centrale des mineurs, président de la fédération du P.O.B. de Mons-Borinage et bourgmestre de Pâturage. Vu son passé prestigieux, il ne fut pas exclu du parti mais privé de tous les mandats qu'il détenait.
Suite au krach de la B.B.T., les avoirs de l'Union des coopératives étaient bloqués; elle se trouvait donc dans l'impossibilité de rembourser ses épargnants lorsque les demandes se multiplièrent. Tous les efforts, l'aide des sociétés soeurs, furent vains pour sauver la société. Celle-ci fut mise sous gestion contrôlée et déclarée en état de cessation de payement par le tribunal de commerce. La liquidation intervint dans le courant de 1935. Une nouvelle société reprit le passif et l'actif de l'Union en acceptant le plan établi par le tribunal pour le remboursement partiel des créances (à concurrence de 25 %) tant pour les déposants à la caisse d'épargne de la société que pour les fournisseurs. Les magasins et autres exploitations de la société furent repris par la Maison du Peuple de Bruxelles, l'Union coopérative du Borinage et le "Progrès", soit pour ce dernier, les 72 magasins d'épiceries se trouvant dans le Centre, les bouteilleries de La Louvière et d'Ecaussinnes, la brasserie d'Ecaussinnes et, ce qui nos intéresse au 1er chef, la boulangerie de Soignies, fleuron de "la Concorde". Hélas, celle-ci fut supprimée en octobre 1935, sur décision de la direction du ' 'Progrès" qui estimait qu'elle faisait double emploi avec la boulangerie de Jolimont.
Le 5 octobre 1934, les dirigeants sonégiens des organisations socialistes locales avaient constitué une association sans but lucratif (A.S.B.L.) sous la dénomination de "la Concorde" dont le siège était situé 2, rue Macasca, actuellement rue F. Vinet. Dans la liste des signataires, on pouvait relever les noms suivants: Bricourt Emile, employé, futur bourgmestre de Soignies; Stekke Alfred, employé, futur bourgmestre également; Numa Goblet, employé, et bourgmestre en titre.
On pouvait relever aussi le nom de Armand Lenoir, chauffeur à la brasserie de la Concorde, musicien et membre de la milice ouvrière. Il était le père de Richard Lenoir, secrétaire communal de la ville pendant plus de 30 ans et actuellement à la retraite. Il semblerait que c'est suite à la débâcle financière encourue par la coopérative "la Concorde", après le krach de la Banque Belge du Travail, que les dirigeants locaux de l'époque aient décidé, en accord avec "l'Union des coopératives", qui faisait d'ailleurs partie de la nouvelle association, la création de cette A.S.B.L., juridiquement distincte de la coopérative ancienne; cela permettait, en effet, de sauver ce qui pouvait l'être, et de continuer à aider l'ensemble des organisations socialistes locales ainsi que les différents groupements qui gravitaient autour de la coopérative "la Concorde".
Il est intéressant, à ce sujet, de parcourir les statuts de cette nouvelle association. Celle-ci a pour objet d'encourager les oeuvres d'éducation morale, physique, artistique et philosophique de la classe ouvrière, en organisant des fêtes, des spectacles, des représentations musicales, théâtrales, littéraires, des manifestations sportives, etc.
En vue de réaliser les buts poursuivis, on effectuera toutes opérations relatives à l'achat, la construction, l'entretien de salles de fêtes, de débits de boissons, pâtisseries, restaurant; l'acquisition également de matériel sportif, d'accessoires de théâtre, de livres et collections scientifiques, d'instruments de musique, etc. L'idéalisme des fondateurs de l'A.S.B.L. se manifeste avec évidence à travers la lecture de l'article 4 des statuts: - l'association s'engage expressément à verser aux oeuvres qu'elle patronne le bénéfice net résultant de l'exploitation des établissements nécessaire à la réalisation de son objet; - Ce bénéfice sera réparti entre les oeuvres ayant leur siège et leurs activités en l'immeuble dénommé "la Concorde" à Soignies, rue Macasca 2, (actuellement rue F. Vinet).
A titre anecdotique, on peut observer que, pour devenir membre de cette association, il fallait bien sûr adhérer aux statuts mais aussi être présenté par deux membres du conseil d'administration, ce qui à l'origine, n'était pas si facile qu'on l'imagine; enfin il fallut acquitter un droit d'entrée qui à l'époque (1934), s'élevait à vingt francs, somme relativement élevée! Le premier comité exécutif, nommé le 5.10.1934, se composait des personnalités suivantes: Numa Goblet, Emile Bricourt, Alfred Stekke, Germaine Dutry et Joseph Dumont.
Comme on peut le voir, les dirigeants politiques du moment étaient aux avant-postes de la société. Jusqu'en 1940, les activités nombreuses et variées de la société "la Concorde", devenue A.S.B.L. se poursuivirent sans désemparer.
Hélas, la période 1940-1944 et l'occupation allemande furent très pénibles à supporter. Comme le déclarent Camille et Andrée Canone-Duhainaut dans l'interview souvenir que l'on peut lire plus loin dans la brochure: "les années de guerre furent la période la plus pauvre dans l'histoire de la Maison du Peuple. Le commerce était quasiment inexistant". Heureusement, l'après-guerre allait voir une reprise vigoureuse des activités tant de "la Concorde" elle-même que des divers groupements qui occupaient la Maison du Peuple.
L'A.S.B.L. "La Concorde" entreprit alors, par une gestion appropriée de tous les bâtiments dont elle était devenue propriétaire de soutenir les groupements aussi variés que dynamiques : la dramatique "les Républicains", la Fanfare F.O.S., la bibliothèque, les Faucons Rouges, le Parti lui-même, le cercle horticole, la Ligue Ouvrière et les Femmes Prévoyantes, les pensionnés et le tennis de table.
Depuis cette période et malgré les difficultés financières qui pouvaient se présenter de temps à autres, les efforts des responsables qui se succédèrent à la tête de l'association ont permis, par un travail persévérant et souvent obscur, de maintenir bien vivante une Maison du Peuple dynamique et accueillante non seulement au monde ouvrier mais aussi à tous ceux qui partagent son idéal de Justice, de Fraternité et de Solidarité.
(Texte de Paul Gosset - Président du Conseil d'administration de l'A.S.B.L. "La Concorde")
4 La Maison du Peuple
Comme la proue d'un navire ... Inaugurée le 8 mai 1898, la Maison du Peuple de Soignies présente un intérêt certain sur le plan de l'architecture. Nous n'aborderons ici que le bâtiment placé à l'angle de la rue Fernand Vinet et de la rue de l'Ecole Moderne. Cet édifice correspond à la façade que la coopérative "La Concorde" a voulu donner à l'ensemble de ses activités. Il convient en effet de distinguer très nettement à cet égard l'ensemble des "magasins", entrepôts et autres locaux "coopératifs" de l'immeuble destiné à servir à proprement parier de "Maison du Peuple".
Le tout forme évidemment un ensemble continu. Pour ses premiers utilisateurs, l'immeuble placé au carrefour de la rue Grégoire Wincqz et de la rue de l'Ecole Moderne est évidemment indissociable des autres rouages de la coopérative. Aujourd'hui encore, des liens étroits continuent à associer l'ensemble du complexe bâti à l'arrière de la Maison du Peuple.
Un emplacement "choisi" L'emplacement choisi pour la Maison du Peuple trahit un projet. L'immeuble se trouve à l'angle d'un carrefour important. Il est donc tout naturellement point de convergence. Deux rues le relient directement à la ville (rue Grégoire Wincqz et rue de l'Ecole Moderne). Au moment de la construction du bâtiment, la rue Grégoire Wincqz s'appelle toujours rue (ou "pavé") des Carrières. C'est dire qu'elle constitue un des principaux axes servant de débouchés au "Quartier des Carrières". Placé en outre à deux pas de la ligne ferroviaire reliant Mons à Bruxelles, l'immeuble constitue une sorte de charnière entre "la ville" et "les carrières". On n'oubliera pas qu'au moment de la construction de la Maison du Peuple, la ville (dans sa partie ancienne) est également le cadre d'un nombre important d'entreprises au nombre desquelles on compte spécialement les tanneries. La tannerie van Cutsem (place Verte, actuel hôtel de ville) était alors le signe le plus manifeste de la présence ouvrière au coeur même des quartiers les lus anciens et les plus centraux de l'agglomération.
Un projet monumental pour la "face visible". La situation de l'immeuble n'a pas manqué d'inspirer l'architecte chargé de sa conception. Placé à l'angle de deux rues, le bâtiment présentera une double façade, l'une côté rue de l'Ecole Moderne et l'autre côté rue Fernand Vinet. La dimension monumentale de ce dédoublement est encore accentuée par la mise en valeur de l'angle sur lequel s'articulent les deux façades. En coupant cet angle, l'architecte dote sa réalisation d'une travée centrale et accentue encore cette impression de proue que nous signalions au point de départ de notre évocation.
Cette travée est manifestement le point névralgique de la construction. C'est là que se trouve la porte principale. C'est là que s'accroche un balcon dont on devine qu'il sera la "tribune" à partir de laquelle on pourra s'adresser au public rassemblé devant la maison. C'est là encore que se dresse un haut fronton couvert de dalles de pierre. Grâce à ces divers apports, la Maison du Peuple de Soignies n'est pas sans faire penser à nombre de maisons communales construites vers la même époque. On trouve de part et d'autre le même souci de monumentalité et la même dimension "publique".
On remarquera encore le contraste entre les arcs qui surmontent les baies selon que ces dernières composent le rez-de-chaussée ou l'étage. Au rez, les arcs sont surbaissés tandis qu'ils sont en plein cintre à l'étage. Cette disposition a pour effet de donner davantage de hauteur à l'étage et d'accentuer l'impression de développement du bâtiment dans le sens vertical. Cette impression se marque d'autant plus que les bâtiments voisins se composent de niveaux nettement moins élevés. La chose s'aperçoit tout spécialement lorsque l'on compare la Maison du Peuple avec la maison située juste en face et formant l'angle entre la rue de l'Ecole Moderne et la rue Grégoire Wincqz.
Une architecture robuste et soignée Dans sa conception, la façade de la Maison du Peuple illustre le souci d'une architecture robuste et monumentale. Cet effet est évidemment atteint par la distribution générale des pans de façades et par l'accentuation de l'angle coupé. Il est également atteint par le biais des matériaux ainsi que par le dessin très rigoureux des différents percements.
Brique et pierre bleue sont les composants traditionnels de l'architecture locale. Qui s'étonnera de trouver la pierre bleue locale au soubassement, à la corniche et aux arcs de décharge qui surmontent les différentes baies ? La pierre joue là son rôle de composant solide et fiable du projet architectural. Mais la pierre est également utilisée pour le pinacle du fronton, pour le balcon, pour l'enseigne ("la Concorde Maison du Peuple", côté rue Fernand Vinet) et pour les corbeaux très ouvragés de la corniche. C'est le projet monumental qui se trouve renforcé de cette manière. C'est le cas encore dans les différents cordons qui traversent la façade et animent ce qui, sans cela, serait apparu comme un morne remplissage de briques.
Rares modifications: la façade de la Maison du Peuple a subi relativement peu de modifications depuis son origine. C'est spécialement du côté de la rue de l'Ecole Moderne que les transformations les plus significatives sont visibles. Les baies y ont été agrandies, spécialement pour procurer davantage de lumière à l'intérieur du café. Les linteaux métalliques datent de cette intervention. Un élargissement des baies est également visible dans la partie inférieure de la façade de la rue Fernand Vinet.
Un monument de la vie sociale Sage dans sa conception d'ensemble et sobre dans ses matériaux, la Maison du Peuple vise davantage à rassurer qu'à menacer. Elle s'inscrit dans le courant architectural des maisons communales et des écoles de la fin du 19e siècle. Et jusqu'à un certain point, elle en partage le projet.
(Texte de Gérard Bavay)
Photo de la première "Maison du Peuple" 
Photo de l'actuelle "Maison du Peuple"
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